Les
Cloches du Saosnois
Selon
une fable du Moyen Âge, les cloches, condamnées au silence par l'Eglise entre
le Jeudi Saint et le Samedi Saint, partaient en voyage à Rome pour y rendre
visite au Pape, voire déjeuner avec lui, après s'y être confessées et s'y être
fait bénir. Elles revenaient le jour de Pâques chargées d’œufs qu'elles
laissaient tomber sur leur passage. Les enfants d'aujourd'hui croient-ils encore
que les cloches volent dans les airs ? Sans chercher la réponse à cette
importante interrogation pourquoi ne pas s'intéresser à ces messagères dans
le Saosnois ?
La
période révolutionnaire
Les
Conciles, qui avaient cherché à limiter la puissance sonore des cloches selon
l'importance des édifices, n'avaient pas toujours été suivis. Pourtant
l'abbaye de Perseigne ne disposait que de quatre cloches d'un poids total de 1
164 livres, quelques 570 kg, descendues et envoyées à la fonte en décembre
1791. En fait, avant leur départ, la municipalité de Saint-Longis avait été
autorisée à en échanger une contre celle, cassée, de son clocher. En 1792,
saisie à son tour, la cloche de la Visitation de Mamers gagne la fonderie de
Saumur pour devenir monnaie de cuivre. Toutefois l'administration du district ne
manifeste aucun empressement à appliquer les directives gouvernementales, à
preuve, le 12 frimaire an II (7 décembre 1793) le nouveau procureur syndic du
district ne dénombre que 12 cloches déposées. Il manifeste aussitôt plus de
zèle et, sept jours plus tard, annonce aux autorités supérieures en tenir 40
prêtes à expédier. Ce, au moment où le gouvernement autorise chaque commune
à en conserver une pour le timbre de son horloge.
Pourquoi
cet acharnement ? La cloche d'alarme et de rassemblement, le tocsin, constitue
une menace potentielle pour les autorités. Imposer le silence au clocher
appelant aux cérémonies religieuses désacralise le temps et l'espace en
dessinant un nouveau territoire municipal, voire fait taire le fanatisme et la
superstition. Enfin la fusion des cloches en canon atteste la détermination de
la Nation contre l'ennemi extérieur. Mais toutes les cloches ne semblent pas s'être
tues dans ce département où, dans un certain nombre de villages, elles ont
continué à sonner l'angélus et, parfois, les baptêmes et les sépultures.
N'en est-il pas ainsi à Moncé-en-Saosnois qui semble avoir conservé Gabrielle-Thérèse
et Anne, ses deux cloches baptisées le 19 septembre 1759 ?
La
reconstruction
Quand,
en l'an X, le gouvernement autorise de nouveau la sonnerie des principales cérémonies
du culte, les communautés doivent rendre leur voix aux clochers. Au début du
XIXe siècle les fondeurs sont des migrants, souvent venus de Lorraine comme les
Bouée dont une branche s'installe au Mans et une autre à Orléans, qui opèrent
sur place dans les villages. Il paraît en être ainsi à Saint-Rémydes-Monts où,
en 1833, oeuvrent deux fondeurs. Armand Blanchet, de Paris, coule Perrine-Viventienne-Adèle-Anne,
haute de 57 cm et épaisse de 6 cm pour un poids de 150 kg; Louis Canel fond
Loudière-Augustine-Adèle-Marie haute de 80 cm, épaisse de 8 cm et pesant 300
kg pour laquelle on réutilise un support de cloche de 1785. N'en vat-il pas de
même pour Ernestine, la petite cloche de Commerveil bénite en 1826 ou pour
Françoise, fondue, baptisée et bénite à Pizieux en 1842 ?
Après
1860 les cloches sont fondues en usine. Dans la Sarthe, et plus généralement
le Centre‑Ouest, les Bouée acquièrent un quasi monopole. Ont‑ils
fondu la cloche de Marouette dont le Journal de Mamers annonce le baptême le 28
septembre 1877 : "Mardi prochain (2 octobre), fête religieuse à
Marolette. Mgr l'Evêque vient bénir une cloche. Le parrain est M. Eugène
Caillaux, ministre des Finances...Ce sont eux "fondeurs et accordeurs au
Mans qui fabriquent Françoise-Thérèse bénite à Saint-Calez-en-Saosnois par
l'abbé Chausson, archiprêtre de Mamers, assisté de l'abbé Foulon, curé de
la paroisse en 1880. C'est également Amédée Bollée "fils aîné
successeur" qui fabrique Charlotte-Marie et Jeanne‑Marie baptisées
en 1891 à SaintPierre-des-Ormes par l'abbé Victor Morin, curé archiprêtre de
Mamers délégué par l'évêque du Mans, assisté du curé H. Boisseau. En
revanche on ne connaît pas le maître oeuvre de Clémentine, la cloche qui
habite le clocher de Saint-Fulgent des-Ormes depuis sa bénédiction le 30 mars
1880.
Leur
rôle
Le
son de la cloche, ou des cloches, et lémotion qu'il suscite participent à la
construction de lidentité spatiale des individus. Le territoire, espace clos
ordonné par la sonorité du centre, qu'il circonscrit répond au code du beau
mais aussi à limage du berceau ou du nid. La cloche façonne la culture
sensible de la communauté, approfondit le désir d'enracinement, la recherche
de la paix dans un horizon soigneusement défini, son rayon sonore balise le
territoire. L'esprit de clocher n'est pas un vain mot !
Les
cloches préservent l'espace de la communauté de toute menace éventuelle. Au
milieu du XIXe siècle, l'épiscopat reconnait au son de la cloche la qualité
d'une prière adressée à Dieu afin que celui-ci écarte le tonnerre. Elles
rythment la vie en marquant quelques moments privilégiés de l'année : les fêtes
d'obligation, de la semaine, le dimanche, de la journée : l'angélus. Leur répétition
ancre l'impression d'un temps immobile lié au rythme biologique d'autant plus
que, durant de longues années, en l'absence d'horloge, le sonneur se fie au
cadran solaire. A ce temps qualitatif s'oppose aujourd'hui l'écoulement du
temps continu mesuré par les horloges, qui se multiplient à la fin du XIXe siècle,
et les montres. La sonnerie indique aussi à chacun le temps qui le sépare de
l'office. Comment comprendre aujourd'hui le transfert d'émotion qui, aux dépens
du temps cyclique dont le changement de couleur des habits sacerdotaux affirme
la sacralité, s'est opéré au profit d'un temps impitoyable à l'écoulement
continu : "le temps passe trop vite ! "
Elles
traduisent aussi la hiérarchie : être sonné de son vivant constitue une
marque de prestige. Le sonneur accueille ainsi l'évêque, ou le vicaire général,
en visite dans la paroisse. Il fait parfois de même pour un personnage laïc
important.
Elle
émettent encore d'autres signaux parfaitement lisibles pour les habitants car
l'annonce, l'injonction de rassemblement, l'alarme et l'expression de la liesse
constituent quatre autres fonctions des cloches. Chaque communauté possède en
ce domaine son code difficilement compréhensible pour l'étranger. La sonnerie
des cloches annonce le baptême d'un enfant. La cloche funèbre, confirmée par
le tintement de la clochette qui accompagne le parcours du viatique, informe de
l'entrée en agonie, le glas, du trépas. Ces deux sonneries déclenchent l'émotion,
incitent au recueillement dans l'attente triste du malheur. Les Mamertins se
rappellent le glas déclenché par le Père Breteau pour accompagner la
manifestation silencieuse à l'annonce de la fermeture de Moulinex. Le tocsin
signale l'irruption, la menace ou la prévision d'une catastrophe. Sonné par le
curé Guyon, il invite les sabotiers de Neufchâtel à se rassembler pour
s'opposer au coup d'Étel du 2 décembre 1851.
Sous
la Troisième République les autorités réglementent l'usage des cloches.
Un arrêté préfectoral du 26 juin 1885, contresigné par l'évêque du Mans,
précise que les cloches des églises affectées aux sonneries du culte, peuvent
néanmoins être employées en cas de péril commun qui exige un prompt secours.
Le curé et le maire détiennent chacun une clef du clocher, si son entrée
n'est pas indépendante, le maire doit disposer d'une clef de l'église. Le curé,
ou son vicaire en son absence, possèdent seuls le droit de faire sonner les
cloches de l'église pour les messes paroissiales des dimanches et fêtes, vêpres,
salut, sermons une heure avant et à deux ou trois reprises selon l'usage des
lieux ; les messes basses de la semaine, les processions d'usages, les catéchismes
et instructions religieuses ; les premières communions, baptêmes, mariages,
administrations des malades, enterrements et services funèbres. Toutefois, en
cas d'épidémie, le maire, après autorisation du préfet qui en informe l'évêque,
peut suspendre les sonneries pour les cérémonies funèbres. Les sonneries sont
interdites avant 4 heures du matin et après 9 heures du soir de Pâques au 1°`
octobre, avant 5 heures du matin et 8 heures du soir du ler octobre à Pâques
avec, évidemment, une exception pour la nuit de Noël. Enfin les sonneries sont
autorisées pour annoncer l'arrivée, le départ ou le passage de l'évêque ou
de son délégué en cours de visite pastorale. De son côté le maire peut
faire sonner les cloches pour annoncer le passage officiel du Président de la République
; la veille et le jour des fêtes nationales et des fêtes patronales et locales
et lorsqu'il est nécessaire de réunir les habitants pour prévenir ou arrêter
quelque accident de nature, pour exiger le concours comme en cas d'incendie,
d'inondation, d'invasion de l'ennemi, d'émeute ou en tout autre cas de nécessité
publique. Enfin, la durée des sonneries ne peut excéder dix minutes pour les cérémonies
ordinaires, trente minutes pour les cérémonies extraordinaires.
Le
21 juillet 1893 vers 16 h., le curé de Moncé-en-Saosnois sonne le tocsin pour
demander des secours : la foudre vient de tomber sur le clocher et de provoquer
un début d'incendie qui entraîne son effondrement vers 19 h 30.
Au
début d'août 1914, dans toutes les communes, le tocsin appelle, pour l'annonce
de la mobilisation, les hommes occupés à la moisson. Plus de quatre ans plus
tard, le 11 novembre 1918, la sonnerie des cloches à toute volée annonce
l'armistice et fait vibrer les esprits lors d'une étape essentielle de l'émotion
collective. II en va de même à la Libération.
Sans
chercher à conclure
Blessée
durant les combats de la Libération Perrine-Viventienne, la petite cloche de
Saint-Rémy des Monts a été refondue en 1954 et réinstallée en 1955. Le 22
mai 1966, Origny-le-Roux recevait une cloche fondue à Villedieu-les-Poëles.
Ce, en un temps où l'imprimé et la prédominance du visuel réduisent la
fonction des cloches. Le désir de campagne qui se manifeste aujourd'hui
pourrait s'enrichir de la compréhension des paysans d'autrefois. Cette
tentative d'analyse du rôle oublié des cloches voudrait y contribuer. "La
résurrection d'un monde perdu passe d'abord par la saisie de ce qui, en son cœur,
paraît aujourd'hui le plus fortement insolite.
Elisabeth Corbin et René Plessix avec le concours des délégués des paroisses de Sainte-Marie en Saosnois.