DANGEUL
Notes historiques
(Par Jürgen Klötgen, président de la Société Historique et Archéologique
du Maine)

Une
fantaisie d'auteur a voulu un jour expliquer l'origine du nom de Dangeul par
un "dangereux lieu". Sans doute pensait-il avec frayeur à la
redoutable forteresse médiévale de Dangeul, aujourd'hui disparue. Qu'à cela
ne tienne, la forme antique, la véritable forme du nom sans doute, rejaillit
toujours aussi fraîche que voici mille ans, dans le parler rocailleux de tel
ancien du pays lorsqu'il vous montre le chemin de "Danjhul", c'est
à dire de "Dom Jules". Les Actes des évêques du Mans mentionnent
Dangeul au nombre des églises fondées naguère par Saint Julien et Saint
Pavace. Dangeul existait donc à la fin de l'empire romain déjà,
dit‑on, et figure au plus tard au 6° siècle parmi les plus anciennes
paroisses du diocèse du Mans. Soit, depuis presque 1500 ans.
Nous
retrouvons certes, notamment vers les années 802-832, le nom de Dangeul sous
une autre forme : "villa Domno Jorgio". C'est à dire, domaine de
Saint Georges, patron des légions chrétiennes de l'armée romaine et des
chevaliers du Moyen Age. Mais vers l'an 1068 les écrits semblent se souvenir
à nouveau des vraies racines antiques du pays. Ils appellent notre village de
Dangeul du nom ancien de "villa Domus Julii", c'est à dire
"domaine de Jules", nous renvoyant aux temps des Césars, de la
"famille des Jules". La vieille Rome n'avait-elle pas sa "Domus
Juliae" ? (Aujourd'hui on appelle cette ancienne demeure impériale du
nom de Saint Jean de Latran).
Le
nom de Dangeul apparaîtra encore longtemps dans les documents latins du Moyen
Age sous cette même forme ou des formes similaires telles que :
"Dongel" en 1080, "Dongiol" en 1093, "Dongiolo"
ou "Danjol" en 1167, "Donjolio" en 1213, et enfin Saint
Martin et Saint Georges de "Domniolo". Et si nous rencontrons déjà
en 1314 la forme actuelle de "Dangeul", tel document de 1322 en
reste toujours à "Danjoul".
Est-ce
Saint Georges, est-ce quelque Jules de la famille des Césars, ou peut-être
le fameux Saint Julien, l'apôtre du Maine, nul ne saura sans doute jamais
avec la dernière certitude qui au juste a légué au pays ce nom de Dangeul.
Mais une chose est certaine, il est de toute antiquité.
A
la croisée des routes antiques:
Déjà
au temps des Césars, lorsque la Gaule fut occupée pendant quelques centaines
d'années par les troupes romaines, Dangeul s'était trouvé une vocation de
carrefour et de relais près de la grande route, cette antique voie romaine
allant du Mans par Ballon rejoindre Rouen. On appelait cette route encore à
la fin du Moyen Age le "Grand Chemin Mansais". Et pendant tout le
Moyen Age Dangeul jouera ce rôle de lieu stratégique et de carrefour. Au
milieu des querelles entre puissants seigneurs le pays a vu plus d'une fois
"l'Anglais" croiser le fer avec "le Français" pour
obtenir la suzeraineté sur la contrée. Comme un fait symbolique Dangeul possédera
jusqu'à la Révolution Française deux paroisses : Saint Martin, en l'honneur
du saint patron de l'ancienne Couronne française ; et Saint Georges, l'ancien
protecteur des légions chrétiennes de l'armée romaine devenu le saint
patron des bannières de la Couronne d'Angleterre. Et Dangeul pourra exhiber
en quelque sorte deux clefs : celle des Portes du Maine, et la clef de
Saint-Pierre de Rome. D'une part, en 1204, le plus grand pape du Moyen Age,
Innocent III, confirmera les dispositions de ses prédécesseurs et accordera
sa toute spéciale protection à l'église de Saint-Martin de Dangeul et la
Chapelle de Mayanne, qui étaient aux moines de l'Abbaye Saint-Vincent du
Mans, ainsi que tous les droits et biens qui en relevaient. L'autre en
revanche était toute militaire.
Dangeul,
clef des Portes du Maine:
En
effet, le Moyen Âge a fait de Dangeul une véritable clef des Portes du
Maine, un redoutable bouclier de la province face à la Normandie et à
l'Angleterre.
Les
Ducs de Normandie avaient reçu pourtant le Maine au 11ème siècle comme
suite à un pacte d'héritage, par le Comte du Maine Herbert dit Eveille
Chien, mort sans héritier mâle. Cette suzeraineté normande cependant n'était
point du goût des manceaux et sera violemment contestée par eux pendant
toute la durée du 11ème siècle, excités en outre par les Ducs d'Anjou. Pour
qualifier les luttes armées qui vont en résulter, il ne faut surtout pas
commettre l'erreur de les confondre avec nos "guerres nationales"
des temps modernes. Il ne s'agissait point de luttes entre
"patriotes" anglais ou français ; les nations dans ce sens sont une
création relativement récente, à l'image de nos drapeaux. Ici on se battait
principalement pour des patrimoines familiaux, entre cousins pour ainsi dire.
Effectivement, des chevaliers et écuyers manceaux, percherons, normands ou
bretons avaient en bonne entente, pour ne pas dire comme des "larrons en
foire", accompagné en 1066 le Duc de Normandie Guillaume, appelé depuis
"le Conquérant", à la conquête de l'Angleterre. Et ils avaient été
généreusement gratifiés pour leurs vaillants et loyaux services de vastes
domaines prélevés outre Manche sur le patrimoine des vaincus par leur
victorieux patron. Ainsi, lorsqu'on voit quelques décennies plus tard tel
comte de Leicester, ou de Salisbury, tel Lord des Marches du Pays de Galles,
faire ses incursions en pays de Saosnois, nous pouvons découvrir derrière
ses noms impressionnants bien souvent un petit-fils ou neveu des vicomtes de
Beaumont des seigneurs de Ballon, de Préaux, de Bellême et d'autres lieux
des environs. Sans oublier que, pendant que ses "ennemis héréditaires"
envahissent les pâturages verdoyants de nos contrées, un moine "ben
d'cheu nous", Hamelin de Dangeul par exemple, dirige en tant que prieur
les destinées d'un monastère manceau d'outre-Manche ; et tel Guillaume de
Saint-Calais, les destinées du diocèse de Durham, c'est à dire de cette région
qui fournira plus tard l'une des composantes de la "Saosnoise", race
bovine quelque peu oubliée de nos jours.
Quoi
qu'il en soit, à la fin du 11ème siècle le Comte du Maine, Hélie
de la Flèche, avait du côté de la Normandie parmi ses turbulents voisins un
habile ingénieur militaire du Duc de Normandie Robert de Bellême. Celui-ci
avait réussi à investir sur ordre de son suzerain et à fortifier diverses
places en pays de Saosnois. On le vit construire et aménager les châteaux de
Saosnes et de Saint Rémy du Plain, et même installer ses retranchements
("les Fossés Robert"), froidement sur les possessions des moines de
la Couture et de l'abbaye Saint Vincent du Mans. En toute évidence : il ne
pouvait s'agir là que du Diable, en personne.
Hélie
de la Flèche remporte dans ses luttes quelques succès estimables contre le
Duc de Normandie, roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, et le comte Robert. Il
leur infligera même une cinglante et mémorable défaite au début de l'année
1098 (voici bientôt 900 ans) "près du ruisseau de l'Orthon"
dans le triangle Dangeul, Thoigné, René. Un jour cependant de la même
année, Hélie s'égare avec sept de ses chevaliers dans les épais fourrés
des environs et, en s'approchant de son château fort de Dangeul avec son
porte étendard Hervé de Montfort, il est fait prisonnier, livré au roi
d'Angleterre, qui pour lors réside en sa forteresse de Rouen, et envoyé en
captivité à Bayeux. Cet événement, célèbre dans les annales de
l`Histoire, sera lourd de conséquences pour l'histoire du Maine d'abord et de
la France ensuite. Guillaume le Roux, mettant à profit la captivité du comte
du Maine, peut investir toute la contrée. Il occupe alors Bourg l'Evêque
qu'il fortifie et qui deviendra peu de temps après Bourg le Roi, reçoit la
soumission des autres places fortes du Maine et vient assiéger Le Mans qui résiste
sous les ordres du comte d'Anjou. Quelques mois plus tard, le roi d'Angleterre
étant alors à Ballon, obtient des bourgeois du Mans, moyennant la remise en
liberté d’Hélie de la Flèche, la remise des clefs de la ville et des
forteresses du Maine. Henri I, successeur de Guillaume le Roux au trône
d'Angleterre, laissera au début du 12° siècle à Hélie la maîtrise
incontestée du Maine et ne s'opposera pas davantage au mariage de la belle héritière
Aremburge, "qui tint le Maine" (comme disent les poètes de Villon
à Brassens) avec le jeune Foulques d'Anjou, le futur roi de Jérusalem. Et en
1126, le Maine est réuni par droit de mariage à l'Anjou. Henri II Plantagenêt,
petit fils à la fois de Foulques d'Anjou et du roi d'Angleterre Henri I, héritera
ainsi de la forteresse de Dangeul à titre patrimonial par son père Geoffroy
d'Anjou et de la suzeraineté sur ces lieux (à l'exception de la terre des
moines) par sa mère Mathilde, veuve de l'empereur d'Allemagne en premières
noces et héritière du trône d'Angleterre. Signalons simplement qu'après le
déclin de l'empire manceau angevin des Plantagenêt, la forteresse de Dangeul
semble bien avoir continué de jouer un rôle de bastion avancé du comté du
Maine. Elle fut prise à nouveau pendant la guerre de Cent Ans, en 1416/17,
cette fois ci par un Henri V, roi d'Angleterre. Mais l'ancienne forteresse
n'existe plus aujourd'hui. Démolie au 19° siècle, elle n'a même pas laissé
quelque belle ruine.
Dangeul
et les premiers croisés du Maine:
Au
tréfonds de ces luttes et embrouilles que nous venons d'évoquer, nous
relevons un événement qui mérite d'être conservé tout spécialement dans
les annales de Dangeul.
En l'an 1096, le pape Urbain II, pour détourner quelque peu la ferveur des belligérants de nos contrées occidentales vers un objectif plus lointain et plus pressant à ses yeux, vient prêcher la première croisade dans la région. Les Turcs, sous la bannière du Croissant, avaient envahi la Terre Sainte et massacré et profané tout ce qui se réclamait de la Croix. Leurs conquêtes s'étaient étendues jusqu'aux portes de Constantinople et leur cavalerie menaçait de déferler par l'Est sur l'Europe tout entière. Parmi les nombreux chevaliers du Maine, prêts à prendre le départ pour défendre les Lieux Saints lors de cette première expédition, treize nous sont encore connus nommément. Deux d'entre eux sont directement liés à l'histoire du pays de Dangeul : Guillaume de Bresteau, fils du vicomte du Maine Geoffroy de Beaumont, et le chevalier Payen de Chevré, installé sur son fief de Chevré en Dangeul. Guillaume, possesseur non pas du château fort (qui était du comté du Maine) mais de la terre de Dangeul, fera alors sensation en donnant toute sa terre patrimoniale et son église de Dangeul (qui était alors une église privée) "avec tous les habitants du cimetière" aux moines de l'abbaye de Saint Vincent du Mans. Par "habitants du cimetière", expression qui nous paraît bizarre de nos jours, il faut alors comprendre les habitants du bourg. Jadis les bourgs étaient installés en effet sur les tombeaux de nos ancêtres, la présence des aïeux au milieu de la société villageoise était attestée notamment par l'église, entourée de son cimetière au milieu de nos agglomérations. Quelques villages des environs possèdent encore leur petit cimetière villageois légué des temps anciens : Doucelles, Meurcé, Panon, Vezot, Jauzé,... pour n'en nommer que quelques-uns. Curieusement, la présence des défunts en leur cœur confère à ces petites cités leur air charmant de dignité sereine, "d'authenticité", de vérité en somme. Dans l'acte solennel qui nous est parvenu, Guillaume stipule aussi que si tel ou tel de ses chevaliers voulait augmenter sa donation par des dons personnels complémentaires il ne s'y opposerait pas. Nous pouvons en déduire que Dangeul, à cette époque, avait plusieurs seigneuries et fiefs de chevaliers sur son territoire. Sans être complète, la liste devrait comprendre : Coulée, Mignerolles, Courméanne, Méfossés, Hulou, Montlay, l'Epinay, Vaugermain et d'autres lieux. Certains lieux-dits nous évoquent encore d'une façon imagée cette époque, comme par exemple : la Giletterie, rappelant les gilets de mailles, les Heaulmes, rappelant le casque des chevaliers, ou la Croix Rouge, rappelant cette croix de tissu rouge que l'on apposait sur l'épaule des chevaliers lorsqu'ils partaient pour Jérusalem et qui en faisait des "Croisés"... Guillaume, fils du vicomte de Beaumont, avant de prendre cette route à dos de cheval et accompagné de quelques chevaliers chevronnés, confirmera encore son don de Dangeul aux moines en faisant déposer, devant de nombreux témoins, par l'évêque du Mans entre les mains de l'abbé de Saint Vincent,
le
"bâton doré de prélat", c'est à dire la crosse. Il s'agit là d'un
acte symbolique très important. La remise de la crosse épiscopale entre les
mains de l'abbé de Saint-Vincent conférait à celui-ci publiquement un pouvoir
épiscopal et rendait, par conséquent, lieux et habitants indépendants de l'évêque
diocésain ; et quelques années plus tard interviendra la directe protection du
Saint Siège. Là réside peut-être la lointaine origine du sobriquet des
"Glorieux de Dangeul". En effet, devant la multiplication de ce genre
de situation, considérée à l'époque comme un grand gage de liberté, Saint
Bernard devait un jour exhorter tous ceux qui jouissaient d'une vie dans
"le patrimoine de Saint Pierre", de ne tirer aucune vanité à
participer "de si près à la gloire de l'apôtre". Guillaume
de Bresteau reviendra plus de dix ans après son départ pour Jérusalem. Il
sera reçu en grande pompe au Mans. Ensemble avec son cousin Raoul de Beaumont
il est connu comme le fondateur de la première commanderie de Templiers de la région,
le Gué Liant à Moitron. Payen de Chevré cependant, ne reviendra pas
de cette expédition. Selon les écrits anciens, son jeune fils Geoffroy est
indemnisé en numéraires par les moines, auxquels le chevalier de Chevré avait
confié une partie de son patrimoine pour financer son équipée. Geoffroy est
indemnisé également par "le mari de sa mère" ; selon la coutume
d'alors une femme pouvait effectivement se remarier après 7 ans d'absence de
son époux ! Lors des assises solennelles pour entériner toutes ces choses,
intervient encore un geste symbolique fort curieux à lire. Un énigmatique
chevalier du nom de Gauthier du Val se présente devant l'assemblée et remet au
jeune Geoffroy de Chevré trois pièces d'argent : l'une devra servir au jeune
homme pour acheter un couteau, l'autre pour acheter l'étui du couteau, et la
troisième pour acquérir des noix... Voilà, en quelques notes trop
succinctes, un regard d'anniversaire sur le Dangeul de l'an 1096. L'année
suivante, en l'an 1097, apparaîtra pour la première fois dans les documents le
lieu de Mayanne en Dangeul. C'était il y a 900 ans.
Jürgen Klötgen