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MABILE DE BELLÈME Femme de Roger de Montgommery Son portrait, sa cruauté, ses crimes, sa mort
tragique.(1052 à 1082) Mabile, unique rejeton de la maison de Belléme, était,
comme on l'a vu, fille de Guillaume Talvas, deuxième du nom; la mort
d'Arnoult, son frère, la rendit seule héritière des grands biens de sa
famille, qu'elle apporta en mariage à Roger de Montgommery, vicomte
d'Hyesmes. Tous les historiens nous font de cette femme le plus
hideux portrait. Si l'on en excepte le courage et l'esprit, elle ne
compensait, par aucune bonne qualité . les vice& odieux qu'on lui
reproche à juste titre, et qui en tirent une des plus exécrables femmes
dont les fastes de l'histoire aient jamais fait mention. La cruauté, l'avarice la soit du sang, les meurtres, les
empoisonnements et autres forfaits la rendirent l'opprobre de son sexe et
signalèrent les diverses époques de sa vie; elle était le fléau
permanent de toutes les contrées où elle étendait sa domination. Toutes
les classes de la "été, clercs et laïques, nobles et roturiers,
eurent égaiement à gémir sous le poids accablant de sa sanglante
tyrannie; rien n'était à l'abri de sa scélératesse. Guillaume de
Jumiéges et Ordéric Vital, qui vivaient de son temps, nous en tracent le
portrait suivant: elle était, selon le premier, petite de corps,
extrêmement bavarde, assez disposée au mal, avisée, enjouée, remplie
d'audace et d'une cruauté excessive. Le second en parle à peu près dans le mêmes termes et
nous la dépeint sous les mêmes couleurs: elle était, dit-il, fière de sa
naissance et du haut rang qu'elle occupait, fort attachée au siècle,
rusée, babillarde et très cruelle. Toutes ces assertions se trouvent
justifiées par les faits que je vair, exposer sous les yeux du lecteur. Un de ses grands -plaisirs était de vexer les religieux
et de les tracasser en mille manières, car elle les détestait tous, à
l'exception toutefois de Thierry, abbé de Saint-Martin-de-Sées , qui eut
le rare privilège de jouir de ses bonnes grâces, et qu'elle affectionna au
point de le choisir pour être le parrain de son fils aîné, Robert 11, de
Montgommery, surnommé de Bellême, son successeur immédiat. Voici ce que
raconte Ordéric Vital d'une des excursions de cette mégère à l'abbaye de
Saint-Evroulten-Ouche. Roger, époux de Mabile, sincèrement religieux, était
loin de partager la haine et l'antipathie de sa femme pour les religieux
d'Ouche ; il lui adressait même très souvent de sévères réprimandes à
ce sujet. N'osant donc exercer sa vengeance et manifester son injuste
ressentiment par des outrages trop patents contre cette maison, dont elle
détestait les habitants par dessus tous les autres, à cause des Giroye,
qui en étaient les restaurateurs et' les bienfaiteurs, Mabile, pour ne pas
trop froisser les affections de son époux, recourait à la ruse et à
l'artifice pour satisfaire sa méchanceté et couvrir d'un voile spécieux
le mal qu'elle prétendait faire. C'est ainsi que, sous l'innocent prétexte de jouir des
agréments de la promenade et de se procurer quelques instants de
récréation, elle se rendait à l'abbaye de Saint-Evroult accompagnée
d'une nombreuse escorte d'hommes et de chevaux, que les religieux étaient
obligés de nourrir, ce qui les forçait à des dépenses considérables. Un
jour donc qu'elle s'y était installée suivant sa coutume, avec cent
chevaliers, l'abbé osa se plaindre à l'importune et orgueilleuse hôtesse,
et se permit quelques représentations respectueuses sur l'inconvenance de
ses irruptions chevaleresques dans une maison dé prières et de silence,
dont elle venait troubler la paix , interrompre les pieux exercices, et
qu'elle grevait de dépenses beaucoup trop onéreuses pour le monastère. L'orgueil de la pèlerine se trouva blessé à un tel
points qu'au lieu de se rendre à la justice des raisons alléguées par le
chef de la communauté, elle répondit avec aigreur qu'à son prochain
voyage il la verrait arriver à la tête de deux cents chevaliers au moins.
Une réponse si dure et si insolente fit sortir l'abbé de sa modération
habituelle ; il osa la menacer de la vengeance divine si elle ne se
désistait pas de ses projets de trouble et de spoliation contre d'innocents
et paisibles religieux, ajoutant que le bras du maître des rois et des
grands, qui protège la faiblesse des petits contre les entreprises de leurs
oppresseurs n'étant point raccourci, elle pourrait bien en ressentir la
puissance. La prédiction ne tarda pas à s'accomplir, car la nuit
même qui suivit cet entretien, Mabile, qui était restée au monastère,
ressentit au sein les plus violentes douleurs. Voyant le châtiment suivre
de si près la menace, elle quitta brusquement l'abbaye, la frayeur dans
l'âme, en poussant des cris horribles. Comme la violence du mal allait
toujours croissant, elle fit prendre dans une maison voisine devant laquelle
elle passait, l'enfant d'un bourgeois que sa mère allaitait; elle présenta
à l'innocente créature le sein où elle ressentait la douleur. L'enfant,
ayant sucé la mamelle, périt peu de temps après, et Mabile fut
délivrée. Ceci arriva en 1067. il est inutile d'ajouter que, pendant les
quinze années qu'elle survécut à cet événement, Mabile ne fut jamais
tentée d'exécuter sa menace et même de diriger ses pas vers la pieuse
retraite, dont elle ne voyait pas les clochers sans frissonner. Les
religieux, délivrés pour toujours de ce fléau, en rendirent grâces à
Dieu, qui les avait visiblement protégés dans cette fâcheuse
circonstance. Roger de Montgommery et Mabile, avaient usé de tout le
crédit et de toute l'influence dont ils jouissaient auprès de Guillaume le
Conquérant pour faire exiler de Normandie la famille des Giroye et
séquestrer tous ses biens. Un des membres de cette famille, Ernault Giroye,
seigneur d'Echauffour et autres lieux, qui avait trouvé un asile chez. son
proche parent, Giroye, sire de Courville, et chez les autres parents et amis
qu'il avait dans le Perche, faisait souvent des excursions sur ses domaines
séquestrés, lorsque l'absence des troupes normandes lui en fournissait
l'occasion. Pendant trois années entières il exerça de dures
représailles dans les environs d'Échauffour et les contrées voisines,
d'où il ne revenait jamais sans être chargé d'un ample butin et sans
avoir fait un bon nombre de prisonniers. Un jour entre autres, cet
intrépide chevalier, escorté de quatre cavaliers seulement, s'empara du
château d'Échauffour en poussant des hurlements affreux . La garnison du
château, composée de soixante hommes, fut tellement effrayée par ce
stratagème, qu'elle prit aussitôt la fuite et abandonna la place, pour se
soustraire au ressentiment d'Ernault, qu'elle croyait suivi d'un corps de
troupes nombreuses. Celui-ci, en possession de son château, le livra
aussitôt aux flammes pour le mettre hors d'état de servir à l'ennemi.
Après avoir également brûlé le bourg de Saint-Evroult, il partit pour la
Pouille. De retour au Perche, après quelques années de séjour en Italie,
il employa le crédit de ses nombreux amis pour obtenir sa grâce de
Guillaume-le-Conquérant; alors roi d'Angleterre et due de Normandie. Touché de ses malheurs, charmé de sa bravoure et
convaincu d'ailleurs de l'injustice de sa disgrâce, ce prince se montra
accessible à toutes les demandes qu'on lui fit, et rendit ses bonnes
grâces au proscrit, avec promesse de lui remettre sous peu tous ses anciens
domaines. Instruite d'un résultat si favorable à la famille Giroye,
qu'elle avait en horreur, Mabile, dont la scélératesse ne connaissait
point de bornes, médite aussitôt quels moyens elle emploiera pour faire
échouer l'heureux dénouement d'une affaire si glorieuse pour les Giroye et
si opposée à ses prétentions et à ses vues. Son esprit, fécond en découvertes lorsqu'il s'agissait
d'arriver à ses fins, lui fournit un moyen infaillible de réussite : ce
moyen était un forfait horrible; n'importe, il fallait l'employer. Mabile informée que Giroye, pour se rendre à Courville,
devait passer à Échauffour, suborna quelques-uns de ses vassaux qui,
séduits par ses promesses, s'engagèrent à empoisonner le malheureux
Giroye en l'invitant à un festin dans lequel on lui ferait prendre un
breuvage vénéneux. Averti à temps par un ami , Giroye évita le piège en
refusant l'invitation des odieux satellites de sa mortelle ennemie ; il ne
voulut pas même mettre pied à terre. Ces hommes vendus à l'iniquité, voyant leur criminelle
manœuvre complètement déjouée, insistèrent auprès de Giroye pour qu'il
acceptât au moins, tout étant à cheval, un simple rafraîchissement :
leurs instances, comme on le pense bien, furent méprisées du noble
chevalier, qui ne daigna pas même leur répondre un seul mot. Gilbert de
Montgommery, beau-frère de Mabile, qui revenait avec Giroye de la cour du
duc et l'accompagnait dans son voyage du Perche, accepta la coupe remplie de
vin, en avala tout d'un trait la liqueur mortelle sans descendre de cheval. Après l'avoir remise aux mains du criminel vassal , qui
ignorait sans doute la victime qu'il venait d'immoler, les preux chevaliers
continuèrent leur route. Les progrès du poison furent d'abord peu
sensibles; mais, étant arrivé à Regmalard, l'infortuné Gilbert expira
dans des convulsions horribles, au milieu de ses compagnons de voyage et de
ses amis consternés. Ainsi périt, au printemps de ses années, le vaillant
Gilbert, frère unique de Roger de Montgommery, par la scélératesse de son
odieuse belle-sœur. Mabile à la nouvelle d'un résultat si contraire à son
attente, devint furieuse; la rage du désespoir et la soif d l'une horrible
vengeance débordent dans son cœur inaccessible aux impressions du remords:
n'importe à quel prix il lui faut sa victime. La tombe était à peine fermée sur la dépouille
mortelle du malheureux Gilbert, que la furibonde Mabile méditait de
nouveaux attentats et dressait de nouvelles batteries. Infatigable à
poursuivre sa proie, elle parvint, à force d'argent et de promesses, à
séduire l'écuyer de Giroye, nommé Roger Goulafre. Ce misérable
entraîné par les mille artifices de cette mégère, consentit à tout et
promit d'exécuter ponctuellement l'horrible mission dont on le chargerait. Après s'être ainsi assurée de l'entier dévouement de
ce vil instrument de sa scélératesse, Mabile lui remit aux mains les
nouveaux breuvages qu'elle avait elle-même préparés, Arrivé à
Courville, où séjournait son maître, Goulafre, dans l'exercice de sa
charge, présenta le breuvage empoisonné à Giroye, ainsi qu'à un autre
Giroye, seigneur du lieu, et à Guillaume Gouet, Sire de Montmirail, qui
étaient à table. Ces deux derniers seigneurs, sentant les premières
atteintes du poison, se firent aussitôt porter dans leur maison et, grâces
à la promptitude et à l'efficacité des remèdes qu'on leur administra
dans leurs familles, ils échappèrent à la mort; mais l'infortuné Ernault
qui, sans toit et sans patrie, ne put trouver dans la tendresse d'une
épouse et l'affection d'une famille les secours empressés que réclamait
sa Position expira après quelques jours d'inexprimables souffrances, en
proie aux violentes tortures occasionnées par le Poison qui lui rongeait
les entrailles. La criminelle Mabile avait, par cet attentat, atteint un
double but : sa haine était assouvie et ses domaines augmentés. Tous les
biens d'Ernault devinrent le prix de sa scélératesse : Roger, son mari,
prit avec elle possession d'Échauffour, de Montreuil et autres propriétés
du malheureux Giroye, et ils en jouirent pendant vingt-six ans. Plusieurs années après cet événement, une
contestation s'éleva entre la maison des Rotrou et celle des Talvas au
sujet de la possession de Domfront, que Rotrou Il, comte du Perche et
vicomte de Châteaudun revendiquait comme ayant été usurpée sur ses
prédécesseurs par Guillaume Talvas II, père de Mabile. Une guerre s'en suivit entre Rotrou et Roger de
Montgommery. Il paraît que Guillaume Pantolf quoique favori de Roger
qui, après l'avoir comblé de biens considérables, lui avait encore
confié le gouvernement du comté de Salopp, en Angleterre, prit, dans cette
affaire, le parti du comte Rotrou, ainsi qu'un autre seigneur du pays,
nommé Hugues de Salgey, auquel Mabile avait donné en fief le château de
la Motte-d'igé, dont elle avait dépouillé les Giroye. Il n'en fallait pas
tant pour encourir la disgrâce de cette femme altière et vindicative;
aussi , sa vengeance ne se fit-elle pas attendre : Guillaume et Hugues de
Salgey furent aussitôt dépouillés, le premier du château de
Perray-en-Sonnois, qui lui appartenait, et le second de la Motte-d'igé,
ainsi que de toutes les autres terres qu'ils Possédaient dans le pays
soumis à la domination de Mabile. Irrité de cette spoliation et privé en outre de tout ce
qu'il tenait de l'héritage de ses pères, Salgey jura aussitôt d'en tirer
une vengeance éclatante, et de laver dans le sang de son ennemie l'affront
qu'il en avait reçu et l'injustice criante dont il se croyait victime. Comme il épiait sans cesse les moindres démarches de
Mabile, il apprit un jour qu'elle était allée avec son fils Hugues au
château de Bures-sur-Dives, près Caen, pour y séjourner quelque temps. il
s'y rendit aussitôt suivi de ses trois frères, braves et intrépides
chevaliers, bien décidés à prendre, dans cette querelle, fait et cause
pour leur frère et à seconder ses projets de vengeance. Arrivés vers le soir sous les murs du château, ils
trouvèrent moyen de s'introduire, sans être aperçus, dans l'intérieur de
ce manoir et même dans l'appartement de Mabile. Cette dame au sortir du
bain, venait de se mettre au lit: l'occasion était belle, aussi Salgey
sut-il en profiter. Tirer son épée, couper la tête de la châtelaine, fut
pour lui l'affaire d'un instant. Après cet exploit, il sort du château
avec sa petite troupe; puis, tous ensemble, piquant des deux et profitant de
l'obscurité de la nuit, ils gagnent le large, en rompant après eux, avec
leurs haches d'armes, tous les ponts par où ils passent. Informé de l'assassinat de sa mère, Hugues appelle à
son secours ses compagnons d'armes pour se mettre aux trousses des
meurtriers; seize d'entre eux montent à cheval et forment escorte à leur
jeune seigneur. Les coursiers, pressés par leurs maîtres, semblent d'abord
ne pas toucher la terre; mais la rigueur de la saison, le mauvais état des
chemins, les rivières débordées, les passages interceptés par la sage
précaution des meurtriers, les eurent bientôt convaincus de l'inutilité
de l'entreprise et forcés à rebrousser chemin. Bientôt les Salgey,
sortirent du territoire normand et passèrent dans la Pouille, où ils
furent à l'abri du ressentiment des Bellème. L'assassinat de la fière Mabile eut lieu dans la nuit du
2 décembre 1082. La nouvelle de cette mort causa une joie indicible aux
habitants de ses domaines, si souvent victimes de ses caprices et de sa
cruauté. De retour au château, Hugues de Montgommery s'occupa de
faire rendre à sa mère les honneurs funèbres avec tout l'éclat dû à
son rang et à sa naissance. Comme le couvent de St Martin de Troarn dont la défunte
était fondatrice avec son époux, se trouvait à peu de distance de Bures,
il alla prier l'abbé, qui était alors le célèbre Durand, d'envoyer
chercher les, restes mutilés de sa mère pour les inhumer dans l'église de
son monastères ce qui fut exécuté. Les funérailles furent célébrées avec toute la pompe
possible. A la sollicitation du jeune seigneur, l'abbé de Troarn fort
lettré pour son temps, composa en vers latins l'épitaphe de Mabile, qui
fut gravée sur la pierre tumulaire qui recouvrait ses cendres. L'éloge que
contient cette inscription, quoique exagéré , comme toutes les pièces de
ce temps, ne mentionne cependant aucune de ces qualités du cœur et de l'âme
qui seules donnent des droits à l'estime et aux regrets de nos concitoyens. "Mabile, de maison et de race puissante, Est enclose dessous cette tombe relente Sa vertu lui a fait, partout ce monde grand, Sur toutes emporter la gloire qu'on lui rend. Brusque d'entendement, de sens disert, agile, Sérieuse en propos et en conseil habile ; Petite en corpulence, et bien grande en vertu, De somptueux dépens, et de corps bien vêtu, Le bouclier des siens, le rempart de la Marche, Et des peuples voisins l'épouvante ou la grâce; Mais les hommes ayant un si frêle pouvoir, Un homicide coup l'est venu décevoir. Or puisque la défunte ait secours nous appelle, Quiconque l'aime soit charitable vers elle." Mabile, avec soit mari, ne prit possession de la
seigneurie de Bellême qu'en 1070, après le décès d'Yves Il , son oncle,
évêque de Sées, dernier des mâles de la maison des Talvas : elle
possédait l'Alençonnais, Domfront, le Sonnois et les autres domaines de
son père, dès l'an 1052. Au défaut des qualités de l'âme, elle possédait
toutes les autres qui peuvent donner du relief aux yeux du monde politique.
Elle était hardie, entreprenante, habile dans les affaires, fine et
spirituelle, ingénieuse à conduire une intrigue, ne se rebutant jamais
devant aucun obstacle, aimant et détestant à l'excès; elle était douée
d'un courage au-dessus de son sexe : c'est ce qui détermina
Guillaume-le-Conquérant à lui confier, avant de partir pour la conquête
de l'Angleterre, la défense des frontières de Normandie du côté du
Perche, pays qu'on appelait la Marche, d'où le bourg de Moulins a pris soit
surnom. Roger de Montgommery, son époux, accompagna le duc dans son
expédition. Malgré son aversion bien connue pour les religieux, elle
concourut cependant avec son mari à la fondation et à la restauration de
quelques autres monastères, entre autres de Saint-Martin de Sées, à la
prière d'Yves, son oncle, et de Saint-Martin de Troarn, où elle fut
inhumée, Elle eut, de son mariage avec Roger de Montgommery, cinq
fils et quatre filles ; les cinq fils, nommés Robert, Hugues ; Roger, dit
le Poitevin ; Philippe, dit le Grammairien, et Arnoult, héritèrent de la
cruauté et des vices de leur mère et de leurs aïeux maternels ; les
quatre filles, nommées Emma, Mathilde, Mabile et Sybille, furent au
contraire des modèles de vertu, possédant toutes les qualités de leur
père sans avoir aucun des vices de leur mère. Il est à remarquer que
toutes les filles de la maison de Bellême, à l'exception de la cruelle
Mabile , furent en général recommandables par leurs vertus, depuis Yves
Il, jusqu'à celles dont nous parlons ici. Comme les assassins de Mabile étaient demeurés inconnus
Montgommery et ses fils firent toutes les diligences pour les découvrir.
Leurs soupçons tombèrent sur Guillaume Pantolf, seigneur de
Perray-en-Sonnois qui, peu de temps après le meurtre, était parti pour
la Pouille. Ces soupçons paraissaient d'autant mieux fondés, que
Pantolf, outre qu'il s'était vu dépouiller par Mabille de son château de
Perray, était intimement lié avec Hugues de Salgey, véritable auteur
du crime, et dont les Montgommery avaient perdu la trace. On le chercha longtemps en vain, après avoir
préalablement fait saisir le reste de ses domaines. Informé de ce qui se
passait., Guillaume, fort de son innocence, repassa en Normandie pour se
laver de cette imputation calomnieuse et recouvrer ses biens, injustement
séquestrés. De retour au pays, il crut devoir, par prudence , connaissant
la violence de ses adversaires. se mettre, lui et sa famille, sous la
protection de l'abbé de Saint-Evroult, qui leur donna un asile dans son
monastère en attendant qu'on eût entamé les négociations relatives à
leur affaire. Pantolf resta longtemps dans sa retraite, en proie à des
frayeurs journalières. L'affaire fut enfin mise sur le tapis : on fit
comparaître l'accusé, qui repoussa énergiquement toute solidarité dans
le meurtre de la comtesse de Montgommery. Comme on n'avait aucune preuve de sa culpabilité, il
était impossible à ses accusateurs de réfuter les raisons de défense de
l'accusé, raisons fondées d'ailleurs sur la plus exacte vérité.
Guillaume, plein de confiance dans le Dieu protecteur de l'innocence,
demanda, pour lever tout soupçon et terminer la querelle, à se purger
légalement de cette inculpation calomnieuse; sa demande fut aussitôt
octroyée. Un conseil composé de plusieurs grands seigneurs
arrêta, à la cour du roi (Guillaume-le-Conquérant), que l'inculpé, pour
lever toute incertitude et se laver du soupçon injurieux dont il était
l'objet, irait subir à Rouen , en présence du clergé, l'épreuve du
fer ardent. Arrivé dans cette ville, Pantolf prit dans sa main nue le fer
étincelant et, par la permission divine, il ne ressentit aucune douleur;
sa main n'offrit pas la moindre trace de brûlure. Témoins de cette
merveille, le clergé et le peuple firent éclater les transports de leur
reconnaissance en chantant à haute voix les louanges du divin Libérateur,
qui n'abandonne jamais ceux qui mettent en lui leur confiance. Les ennemis
de Pantolf, présents à ce spectacle et bien disposés à lui trancher la
tète si l'épreuve judiciaire favorisait leur passion, se retirèrent tout
honteux de l'assemblée, et Pantolf, déclaré innocent, fut réintégré
dans ses biens.