SAINT-REMY-DES-MONTS,
par Mr René Plessix
Aux côtés des historiens professionnels et des étudiants, les dépôts d'archives se remplissent d'hommes et de femmes en quête de leurs racines, d'organisateurs de fêtes soucieux de se procurer des détails curieux d'histoire locale, de journalistes bien intentionnés souvent, en mal de copie facile parfois. De quoi dispose-t-on pour approcher ou écrire l'histoire d'une commune ?
D'abord
des « vieilles archives » qui reposent calmement sous la poussière
dans un placard ou une armoire de la mairie plus ou moins squattérisé par
les araignées. Rarement bougées, encore moins consultées, elles conservent
tout de même des données intéressantes, car l'histoire
trop d'études locales le laissent croire ne s'arrête pas brutalement avec l'abdication de l'Empereur.
Le XIXe siècle, époque des transformations lentes entre 1815 et 1914 est
passionnant. Les registres de délibérations du conseil municipal, toujours
conservés, en abritent souvent l'écho avec les budgets municipaux, des
renseignements sur l'arrivée du télégraphe, des débats sur l'implantation
et l'arrivée du chemin de fer à voie étroite - le petit train ou
tortillard-, des données sur les créations sociales et l'organisation de
l'instruction... Au passage, si on ne la connaît pas déjà, on peut dresser
la liste des maires, l'état-civil livrera bien des précisions sur leur âge
et leur profession. Le vieux cadastre, le premier établi entre l'Empire et la
Restauration est rarement conservé, fournit un état des parcelles, des
propriétés bâties et l'on peut comparer la répartition des cultures à
celle présentée par Pesche dans son Dictionnaire topographique, historique
et statistique de la Sarthe paru entre 1829 et 1842, on le trouvera aisément
à la bibliothèque municipale de Mamers. Les registres paroissiaux, jusqu'en
septembre 1792, d'état-civil ensuite, comptés, donnent le nombre mensuel et
annuel des baptêmes et naissances, mariages, sépultures et décès. Si l'on
prend soin de les parcourir, les actes renseignent sur la vie économique et
sociale par les mentions professionnelles qu'ils contiennent, sur les prénoms
que l'on peut là encore compter pour découvrir quelque mode, la durée entre
la naissance et le baptême ou la déclaration à l'état-civil...
Bien
assuré sur cette base proche mais solide et maintenant organisée on peut
chercher à remonter le temps. Cela paraît plus difficile, ça ne l'est pas
toujours. Parfois, bavard ou soucieux de laisser à la postérité le souvenir
d'événements importants, le curé les note dans son registre paroissial.
Voyez celui de Saint-Cosme « Le 29ème jour de juillet 1620 le roi
Louis XIII passa par ce village, accompagné de Monseigneur son frère et de
Mgr le prince de Condé et alla loger à Bonnétable où étoit Mademoiselle
de Soissons. L e 3 juillet 1620, sur les 6 heures, en ce bourg, Mademoiselle
de Soissons a pris son logis chez M. de Continille, et le lendemain après
avoir entendu la messe selon la coutume, en l'église de céans, elle alla à
Bonnétable au château de Madame la Comtesse de Soissons sa mère ».
Ou encore: « De la Toussaint 1614 au 8 septembre 1615 la sécheresse fut extrême, les bestiaux mouraient de faim et de soif ».
Mais
généralement manquent les vues d'ensemble. Pour la fin du XVllle siècle
deux dictionnaires peuvent fournir des renseignements non dénués d'intérêt.
Celui du chanoine Le Paige, le Dictionnaire topographique, historique, généalogique
et bibliographique de la Province et du Diocèse du Maine, paru en 1777. A
Saint-Rémy-des-Monts on peut lire ainsi (dans l'exemplaire conservé à la
Bibliothèque municipale de Mamers) : « Bourg et paroisse d Archidiàconné
du Sonnois, dans le doyenné de Sonnois, Election du Mans... La paroisse est
arrosée à l'O. par la rivière de Dive qui forme un étang, la cure estimée
6 à 800 livres est à la présentation de l'abbé de la Pelice. Il y a 550
communians. Il y a à Saint-Rémy le prieuré de Contres estimé 200 livres,
à la même présentation que la cure. Le sol produit du froment, du seigle et
de l'avoine. La seigneurie de paroisse appartient à M. de Louvigni.
Un
autre répertoire, manuscrit celui-là, attribué avec une grande certitude à
Pierre-François Davelu, Supérieur des prêtres de la Mission du Mans de 1766
à 1775, contient d’autres renseignements intéressants (1).
..Cette paroisse qui a pour limitrophes
celles de Mamers au nord, de Saint-Pierre-des-Ormes au midi, de Commerveil à
l'occident, et le diocèse de Sées au levant, est située à une bonne lieue
de Mamers... On y compte environ 400 communians. La cure dépend de l'abbaye
de la Pelice et vaut 800 livres. L'église dédiée à Saint-Rémy est très
belle, assez grande, lambrisée. Le cimetière autour. Le presbytère à côté,
bien situé. Le bourg situé sur le chemin de Mamers à Saint-Cosme peu considérable,
dont les abords sont assez peu commodes en hiver, cependant plus commodes
depuis le grand chemin, 2 ou 3 maisons. La paroisse est arrosée au levant par
la rivière d'Orne qui la sépare du diocèse de Sées et au couchant par
celle de la Dive sur laquelle il y a un moulin et un étang... d'un château
appelé Maineuf. Le
sol est bon en froment, seigle et orge, on y cultive beaucoup de chanvre. Le
seigneur M. de Louvigni en partie qui a le château de Maineuf et M. de
Pizieux qui y a le château de la Cour du Bois près Mamers, bien joliment
situé.
« Il
y a un prieuré dépendant de la Pelice qui vaut environ 2000 /ivres qui se
dessert dans l'église. Une chapelle dédiée à Saint-Gilles dans le canton
de Coulin (?) près de Mamers qui vaut 200 livres, le bâtiment est assez ruiné,
elle consiste en une terre composée de bâtiments et dépendances ».
Le prêtre de l'ordre de la mission, disciple de Vincent de Paul, semble mieux connaître la paroisse que le chanoine qui, apparemment, fréquentait davantage les châteaux. Y est-il venu prêcher une mission ? Les renseignements sur les cultures sont exacts, la comparaison avec une enquête réalisée en 1748 (2) le prouve : « Terrain plat et uni, fond de terre douce mais froide et sans cœur La principale (production) est le froment, méteil, et orge, beaucoup de fruits, un peu de chanvre. les habitants cueillent leur nourriture. Ils vendent leurs denrées à Mamers. Ils s'occupent de leurs terres, sont actifs et laborieux »
Quant au chiffre de communiants qu'en
penser ? Pas grand chose semble‑t‑il d'autant que l'on ne sait
jamais comment il a été obtenu. Plus sûr pour la population est le
recensement de 1764, fait par les curés à la demande de l'intendant de Tours
(3). Regroupant 145 feux, Saint‑Rémy‑des‑Monts compte 722
habitants soit 4,97 habitants par feu étant entendu qu'il s'agit de feux réels
c'est à dire de foyers ou familles. Par ailleurs, le curé mis à part, les 144
feux roturiers semblent devoir se répartir en 135 couples, 1 veuf ou célibataire
et 8 veuves ou filles (4).
En
l'an XII le baron Auvray, premier préfet de la Sarthe qui a publié deux ans
plus tôt une Statistique du département de la Sarthe, rédigée en l'an IX à
la demande du ministère de l'intérieur, se remet au travail et demande aux
communes la rédaction de tableaux statistiques très détaillés qu'elles
fournissent avec plus ou moins de retard et plus ou moins d'exactitude. II fait
alors commencer une nouvelle publication statistique, demeurée manuscrite, sous
une forme semblable à celle des dictionnaires du siècle précédent (5) :
« Saint-Rémy-des-Monts en Sonnois, situé sur la Dive et sur le
ruisseau d'Olivet qui prend sa source â Tessé et se jette dans la Dive. Ces
deux ruisseaux font tourner le moulin de Dive (6), d'Olivet, de Contres, de
Coutrelle, de la Chapelle et de Feurichard, leur largeur moyenne est de trois mètres.
La population de cette commune est de 842 individus. Elle était en 1791 de 702,
en l'an IV de 685, en l'an VI de 774, en l'an IX de 833. Le sol produit du
froment, du seigle et de l'avoine. Il y a beaucoup de prairies. La paroisse a un
desservant (7) ».
Les
réponses de la municipalité à l'enquête (8) montrent que la commune compte
1246 arpents de terres labourables « ancienne mesure » soit 635,5
ha, 225 arpents (114,7 ha) de prés et de pâtures, 31 arpents (15,8 ha) de bois
taillis et 2 arpents (1 ha) de vieille futaie. La commune posséderait 90
charrues dont 15 tirées par des chevaux seuls et 75 par un attelage de bœufs
et de chevaux. Mais ce chiffre est-il approximatif ou obtenu par un comptage précis
? Compte tenu de l'assolement triennal et de la jachère qui règne chaque année
sur le tiers des terres soit 415 arpents ce sont 423 hectares qu'il faut
labourer, soit une charrue pour 4,7 ha ce qui n'est pas si mal . La première
moitié de ces terres reçoit du blé, du seigle ou du méteil (mélange des
deux grains), la seconde des céréales de printemps (orge, avoine, menus
grains) ou des légumes de plein champ.
« Les jardins (sont) compris dans le nombre des terres
labourables attendus qu ils sont attenants aux métairies et servent aux usages
journaliers du ménage ». En fait la commune compte 14 fermes et 48
bordages. Les 15 ou 20 arpents de prairies artificielles (7,6 à 10,2 ha)
en sainfoin (se trouvent) comprises dans le nombre des terres à bled .
Le
cheptel communal rassemble 148 chevaux (35 étalons pour les usages agricoles
mais point de chevaux de luxe, 95 juments et 18 poulains), 2 mulets, 9 ânes,
150 bœufs, 192 vaches ou génisses soit 2,2 têtes de gros bétail par arpent
de prairie naturelle (4,4 à l'hectare). II faut y ajouter 300 moutons et
agneaux : « Le terrain de la commune étant propre â la nourriture des
moutons qui ne parquent point et ne vivent que dans les guérets ; les
cultivateurs ne gardent leur troupeau que partie de l'année , 40 chèvres et
chevreaux. Le maire ajoute: .. Il est impossible de préfixer la quantité de
volailles. Les pontes et la consommation varient chaque jour. Seulement il est
bon d'observer qu'on n'élève point de dindons et que les seules volailles y
sont de poules, des canards et des oies ». Après avoir affirmé que
le revenu annuel des terres est de 38 437 Francs, le total des frais de culture
12 812 Francs, le maire ajoute : « On peut affirmer ne récolter que ses
besoins » déclaration qui confirme l'observation des enquêteurs de
1748.
La
commune ne compte aucune activité industrielle ; on n'y rencontre, tant à la
veille de la Révolution qu'en l'an XII, que 2 charpentiers employant 4
compagnons et un maréchal avec son compagnon. II faut y ajouter
7 tisserands qui font des toiles pour les cultivateurs qui fournissent le
chanvre et quelques pièces qu'ils vendent à leur compte et le plus souvent aux
habitants de la commune . Les salaires ne sont guère élevés, faut -il s'en étonner
: 8 à 10 sols par jour pour un journalier nourri, 10 à 20 pour un journalier
non nourri n exception faite du temps de la moisson . Un domestique gagne 90 à
100 livres par an, une femme 40 à 50. En regard une livre de pain vaut 3 sols
et comme il faut environ 3 livres
de pain par homme et par jour pour mettre en mouvement une parie de bras
il est aisé d'apprécier le pouvoir d'achat du journalier. La livre de
viande vaut 9 sols, pas étonnant qu'elle soit rare sur la table ; la pinte de
vin 15 sols, celle de cidre 6 sols, là encore pas surprenant que les
cultivateurs vendent ou conservent pour les grandes occasions le cidre de première
pression et consomment le petit cidre, fruit d'une deuxième voire d'une troisième
pression de pommes largement arrosées d'eau de la mare voisine. Prise sur place
la corde de bois de chauffage, nécessaire à la mauvaise saison et
indispensable toute l'année pour la cuisine, vaut 15 livres (15 à 30 jours
de travail d'un journalier non nourri), elle coûte 22 livres livrée à
domicile.
Dernier renseignement, les 842 habitants se répartissent en 350 hommes et 492 femmes, 240 couples, 92 hommes et 243 femmes célibataires au-dessous de 30 ans, 18 Hommes et 9 femmes célibataires au-dessus de 30 ans. lis se répartissent en 160 feux, soit 5,3 personnes par feu, un peu plus qu'en 1764, 40 se rassemblent dans le bourg, 120 se trouvent disséminés dans la campagne en hameaux ou fermes isolées. Sur ce total le maire recense 150 propriétaires
« Si
ceux qui ne possèdent qu'un, deux ou trois jours de terre (9) doivent être
compris sous cette classification, sinon trente au plus » ; 195 manœuvres
ou gens de journées, 105 domestiques et 90 servantes. « Le nombre des
pauvres varie chaque année et souvent plusieurs fois dans l'année, tel qui
travaille quand le blé est bon marché, mendie quand le blé est cher »,
cela se comprend aisément quand on connaît la modicité du pouvoir d'achat, même
en bonne année. La commune ne compte que trois maisons de plaisance : une
abandonnée et deux appartenant à des propriétaires non domiciliés. 5 ou 6
habitants savent lire et écrire, un seul, le curé, a des connaissances supérieures.
Pourtant la commune bénéficie d'une institution d'instruction particulière
dans la maison de Montgrignon. Deux institutrices dont une ancienne religieuse y
apprenant à lire, à écrire et les premiers principes de la religion
catholique à 15 petites filles payant 10 sols par mois si elles sont externes,
la pension revient à 180 livres par an, la demi-pension à 90 livres mais
plusieurs parents «payent en objets de consommation : grains, bois, etc... »
Ainsi peut-on approcher de l'histoire
d'une commune. D'autres traces de son passé subsistent plus ou moins nombreuses
cela dépend. II faut beaucoup de temps et de patience pour les retrouver et les
utiliser, c'est parfois difficile dans un cadre aussi restreint. II n'en demeure
pas moins qu'on peut non seulement raconter l'histoire des bâtiments mais
encore reconstituer, au moins partiellement, le puzzle de la vie quotidienne
surtout si l'on s'attaque aussi aux archives notariales.
René
PLESSIX (72600 Mamers)
(
1 ) Bibliothèque municipale du Mans Ms B 471
(
2 )Archives départementales de la Sarthe. AC Le Mans 19.
(
3 ) Les chiffres connus sur la population sont publiés dans R. Plessix,
Paroisses et communes de France. Sarthe, Paris, ed. du C.N.R.S.. 1983
(
4 )En effet 144 feux roturiers -143 femmes chefs de famille : 1 feu dirigé par
un veuf ou célibataire ; 135 couples + 1 veuf ou célibataire : 136. 135
couples + 9 veuves ou célibataires : 143, chiffres fournis par le dénombrement.
(
5 )AD Sarthe M 140/7 f° 11.
(
6 ) La comparaison avec la réponse de la commune montre qu'il s'agit du moulin
Neuf situé à "avant la jonction avec la Dive" .
(
7 ) Nom donné au curé de campagne par le Concordat, le terme cure ne
s'appliquant alors qu'au prêtre chargé de l'église du chef lieu de canton
(
8 )AD Sarthe M 741!6. 1 arpent de
100 perches carrées de 22 pieds pie
case
le rédacteur soit 0,510 ha.
( 9 ) Jour pour journal, quantité de terre qu'un homme peut travailler à la main dans une journée soit 2/3 d'arpent commun et 0,439 ha