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(Extrait de « La Cour du Bois » par Louis Calendini, en 1910)

LE CHATEAU

La terre de la Cour du Bois (1), qui s'étendait très loin jadis, ne comprend plus aujourd'hui que ce qu'on est convenu d'appeler le domaine. Elle se compose, en effet, de la demeure seigneuriale à laquelle on accède par une large et belle avenue qui longeait autrefois les murs et traverse maintenant la prairie, abandonnant le chemin vicinal, d'un parc admirablement boisé et dessiné avec goût et de quelques champs et prairies (2).

La demeure, « une des plus belles de l'arrondissement au XIXè siècle (3) », est entourée sur la façade de fossés assez profonds et de belles prairies sur l'autre côté. Près de la grille d'honneur une vieille tour sert de maison au concierge. Elle est surmontée d'une horloge dont le timbre porte, avec un christ et une vierge, . . .   

(1) Ce nom de Cour du Bois est assez fréquent. Le mot cour vient de cortis, curtis, cohors, cors, enclos pour bestiaux, cour de la ferme; il a pour synonyme en breton Ker
(2) L'étendue actuelle de la propriété est de vingt hectares environ.
(3) Pesche, Dictionnaire statistique de la Sarthe, t. III, p. 165 vo, Mamers.
 

. . . la mention suivante : = REMI FONDEUR DU ROI A PARIS = (1). En côté, au nord, des communs immenses auxquels est accolée une maison d'habitation fort ancienne et que certains prétendent être le château primitif des anciens Seigneurs. Au midi, une ferme, encore importante comme bâtiments bien qu'on en ait démoli les communs. Les fossés se continuent en deçà de la ferme, contournent les réserves du château et aboutissent à une grille qui les sépare du bois proprement dit. De l'autre côté, derrière (ancien château, se trouve un jardin potager enclos de murs, avec un verger planté des meilleures variétés de fruits. Dans le bois, se rencontrent plusieurs pavillons :
 
une maison dite de Cailloux parce que les murs en sont revêtus extérieurement de petits cailloux blancs ; c'est dans cette retraite que Mme Desbordes-Valmore, qui était fréquemment l'hôte des Reizet, aurait composé nombre de ses charmantes pièces de vers. Un châpeau chinois, situé dans l'île, égaie aussi les promenades solitaires. Une haie vive et des ronces artificielles clôturent ce bois communiquant par une seconde grille avec une ancienne avenue qui conduisait à la route de Commerveil, et, par elle, à la route du Mans.  

En  revenant vers le château, saluons la Vierge de Pitié du petit pavillon mauresque, converti en chapelle par Mme de Reizet à l'occasion de la première communion de sa belle-sœur, Mlle de Reizet, depuis comtesse de Grandval.  

Cette statue, cédée à M. l'abbé Lefebvre par M. l'abbé Didion, provient de l'église de Notre-Dame de Mamers, où un autel lui était consacré depuis de longs siècles.

(1)   La gravure d'en tête représente ce Pavillon de l'Horloge. 

Menacés de la peste en 1634, les Mamertins invoquèrent la Vierge de Pitié et furent exaucés. Une confrérie fut alors établie qui fut florissante mais s'était déjà affaiblie à la Révolution. Autel et confrérie disparurent pendant la tourmente. Une délibération de 1807 ordonna la reconstruction de l'autel dans une chapelle détruite depuis, lors du prolongement des bas-côtés de l'Eglise. L'autel transporté ailleurs fut modifié dans ces derniers temps, grâce au zèle de M. l'archiprêtre Morin et de son dévoué vicaire, historien de Notre-Dame de Pitié, M. l'abbé Didion. C'est à ce moment que la statue ancienne qui, peut-être, était celle d'avant la Révolution, fut remplacée par une plus moderne (1).

Le château est « une belle maison moderne, écrivait M. Pesche en 1841 (2), qui a reçu des accroissements considérables depuis quelques années, avec un joli parc dessiné à l'anglaise et orné de fabriques ». Cette « maison moderne » serait construite, s'il faut en croire Mme la Vicomtesse de Blanzay, sur l'emplacement d'un château du XVIè siècle. En effet, « sur une des vieilles lucarnes du grenier, nous a-t‑elle écrit, on avait trouvé la date du vieux château, le grand bâtiment à toit élevé : il datait de 1570 (3) ». Deux parties sont encore bien distinctes. L'une, celle de droite est elle-même composée de deux constructions différentes. Dans le principe il n'y eut, ce semble, que la partie . . . 

(1) G. Fleury, Mamers, Guide illustré, p. 67; abbé Didion, Confrérie de Notre-Dame de Pitié à Mamers. Semaine du Fidèle, septembre ; octobre1884.
(2) Pesche, Dictionnaire statistique de la Sarthe, t. V (1841), p. 586.
(3) Lettre de Mme la Baronne de Reizet, vicomtesse de Blanzay, 12 juin 1902.
 

. . .  centrale surmontée d'un premier, de chambres mansardées, avec lucarnes du XVIIè siècle. De cette partie il demeure le magnifique escalier en pierre qui des soubassements monte jusqu'en haut. Le salon et les appartements qui sont au-dessus furent construits à la fin du XVIIIè ou au XIXè siècle.

Le pavillon neuf  à gauche  fut construit de 1828 à 1830, et nécessita plusieurs changements, notamment le côté de la façade, ainsi que le fait croire la transposition de plusieurs pierres des fondations.

Le château fut « restauré à neuf » par le baron de Reizet, en 1856 (1). Ses étables étaient particulièrement brillantes par les " magnifiques bestiaux" qu'on y élevait au milieu du XIXè siècle (2).

En changeant de propriétaires le château n'a pas depuis lors changé d'aspect. Il a même conservé une bonne partie du mobilier d'autrefois. La propriété a été par contre bien morcelée. Au lendemain de la Révolution, déjà bon nombre de métairies lui furent enlevées. Des « quatre ou cinq fermes ou métairies dépendantes de ce château > , en 1856, il ne resta bientôt plus que la ferme même du château qui fut enfin elle aussi abandonnée avec le château à M. Edwards (3).

La Cour du Bois ne semble pas être, comme seigneurie, de date bien ancienne. Peut-être ne fut-elle au début que la Cour de justice des seigneuries de Contres et du Bois-Pezart dont elle faisait primitivement partie ? Ses premiers propriétaires sont donc ceux-là même qui possédaient ces deux terres. Nous les ferons connaître tout d'abord et nous verrons ensuite ceux qui s'installèrent et vécurent à la Cour du Bois.  

(1) Tous ces renseignements sont extraits de la lettre de Mme de Blanzay citée. M. le Baron de Reizet ayant emporté dans l'Aisne les archives du chartrier, nous n'avons pu rien ajouter à ces détails. Au dire de Mme de Blanzay, les restaurations contèrent « une centaine de mille francs ». Le prix me semble un peu exagéré.
(2) Pesche, Dictionnaire, t. V, p. 587.
(3) Lettre citée
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Marie Félicie Clémence de Reiset, Vicomtesse de Grandval

1830-1907

 

Marie Félicie Clémence de Reiset est née au Château de la Cour du Bois près du village de Saint-Rémy-des-Monts (Sarthe) le 21 janvier 1828., la quatrième de quatre filles. Chevalier de l’ordre royale et militaire de Saint-Louis et officier de l’ordre royal de la Légion d’honneur, le père, Levrard-Jean Népomucène, Baron de Reiset de Chavanatte, fut aide de camp du plus célèbre des généraux de Napoléon, Nay. Il était également un pianiste de talent.
La mère, Anne-Louis-Adèle du Temple de Mesière, Baronne de Reiset, réunissait souvent poètes et artistes au Château de la Cour de Bois. Née pendant la Révolution, elle aimait  écrire des histoires et publia plusieurs ouvrages (sous le nom d’Adèle de Reiset): Geneviève, mémoires d’une jeune vendéenne (1852) ; Nathalie, ou les cinq âges dans la vie d’une femme (1854) ; Atale de Montbard, ou Ma campagne d’Alger (1833); Iolande, ou l’orgueil au XVe siècle, galerie du moyen-âge (1834), etc.
Parmi les visiteurs au Château de la Cours du Bois figuraient Jean-Baptiste-Philémon de Cuvillon, brillant violoniste et compositeur, Auguste-Joseph Franchomme, violoncelliste de talent, Louis-Nicolas Cary, compositeur de musique chorale, Paul Scudo, compositeur vénitien dont les mélodies « Le Fil de la Vierge » et « L’Enfant-de-chœur » furent souvent jouées au Château. Et s’y trouvait aussi, Frédéric-Ferdinand-Adolphe von Flottow, un compositeur allemand dont l’opéra Martha fut écrit lors d’un séjour à la Cour du Bois.

            C’était en effet avec von Flottow que Marie commença ses études de piano à l’âge de six ans. En 1845 alors qu’elle n’avait que quinze ans, Marie composa un septet, guidée par son père  von Flottow ayant dû rentrer en Allemagne.   Le 12 mars 1851, elle épousa Charles-Grégoire de Grandval. Ils devaient avoir deux filles, Isabelle et Thérèse. 

            Peu après Marie de Reiset reprit les études musicales. Quelques temps auparavant un jeune musicien de seize ans au nom de Camille Saint-Saëns avait composé une mélodie -sur le texte d’une Madame Deshoulières - qu’il intitula Idyll et dédicaça à Mademoiselle Marie de Reiset. Devenue Vicomtesse de Grandval, elle demande à Saint-Saëns de l’instruire dans l’art de la composition. La méthode de Saint-Saëns fut de l’interdire de composer pendant deux ans, période pendant laquelle elle devait revoir tous les cours qu’il lui avait donnés par le passé. Autres maîtres de musique de la jeune fille : un certain Frédéric Chopin.

Mère dévouée, la grande passion de Marie, Vicomtesse de Grandval, demeure la composition musicale. En 1853 Heugel publia son deuxième Grand Trio, œuvre pour piano, violon et violoncelle longue de 1389 mesures. Grandval avait beaucoup d’affinité pour le  piano et cet instrument joue un rôle important dans le Trio. L’œuvre fait preuve d’une grande complexité texturale avec le lyrisme des cordes. Le deuxième mouvement, un scherzo, est très enjoué, alors que le troisième mouvement est plus mélodieux. La finale, gai et légère, donne place aussi à un second thème très enlevé. Un brillant coda conduit aux notes finales de l’œuvre. Parmi ses premières compositions de Marie Clémence de Reiset : une masse et un Stabat Mater qui furent joués dans plusieurs églises.
        La Vicomtesse Grandval devint l’un des membres les plus actifs de la jeune école française mais, selon le critique Pougin,  fut toujours vue comme un « amateur » en raison de sa fortune et position sociale. 

            En 1858, Saint-Saëns compose un Oratorio pour la naissance du Christ, une messe de Noël destinée à être jouée à l’église de la Madeleine. écrite pour solistes, chœur, orgue et harpe, l’Opus 12 est dédicacée à « Madame la Vicomtesse de Grandval ». 

            Est-ce en raison de sa position sociale que le premier opéra de « Madame la Vicomtesse » fut publié sous le pseudonyme de « Caroline Blangy » ? La première de « Le Sou de Lise », œuvre en un acte  composa en 1859 à l’âge de 29 ans. -  fut organisée le 7 avril 1860 aux Bouffes-Parisiens. 

En 1863 suivirent Les Fiancés de Rosa, écrit sous le pseudonyme de Clémence Valgrand. L’œuvre est dédicacée à von Flottow. Ensuite viennent La Comtesse Eva (1864), joué à Baden-Baden, et La Pénitente, joué le 13 mai 1868, deux œuvres qui sont également écrites sous des noms d’emprunt. La dernière est dédicacée à Victor Massé. Ce n’est que pour l’opéra Piccolino (1869) qu’elle trouvait le courage de signer de son propre nom. 

            Qu’elle les signe de son nom d’épouse ou sous divers pseudonymes (la liste comprend aussi Maria Felicita de Reiset, Maria Reiset de Tesier et Jasper), Marie Clémence de Grandval était une compositrice prolifique, dont le style, aux accents de Chopin, reste imprégné de romantisme. 

            Bien qu’elle déclarait t que « l’orchestre est une immensité », Marie Clémence de Grandval  écrivit trois symphonies : Le Matin, Le Soir et Amazones (sous-titré « symphonie lyrique »). Ses œuvres symphoniques dénombrent également le « Divertissement hongrois », une ouverture de concert, et les Esquisses symphoniques de 1874.

            Pendant les année 1870 Mme de Grandval était très impliquée dans la Société Nationale de Musique (S.N.M). Auteur de 59 œuvres elle était le compositeur le plus joué de la Société – et à plusieurs reprises dans les vingt prochaines elle vient à la rescousse pour sauver les finances de la S.N.M. 

            Elle fréquentait les salons parisiens, dont celui de Princesse Mathilde. Elle recevait également « chez elle » (voir la Revue de la Gazette Musicale du 27 février 1870 et l’œuvre de Lacombe sur Bizet, p. 465). 

Le 27 février 1870, elle donna un concert chez elle, accompagnée de Saint-Saëns et de Marie Trélat. Parmi les amis venus l’écouter se trouvaient Bizet, Aubert et Ambroise Thomas. Le 18 mai, 1872 des extraits de son Stabat Mater furent joués à la Société Nationale de Musique avec au piano Clémence de Grandval et à l’orgue : Camille Saint-Saëns. Un jeune musicien du nom de Vincent d’Indy se déclarait très impressionné par l’œuvre. 

La Messe de Clémence de Grandval est dédicacé à son ami Georges Bizet. 

Le poème lyrique, La Forêt - pour chœur, solistes et orchestre - fut donné pour l’élite parisienne au théâtre Ventadour le 30 mars 1875. L’œuvre est dédicacée à Saint-Saëns. Musicienne complète, aussi à l’aise dans le chant comme au piano, Madame de Grandval composa plus de 60 Mélodies : elle les chantait souvent elle-même ou les accompagnait au piano. 

En 1879 de Grandval composa un concerto pour hautbois en ré mineur. Lors de la célèbre tournée de Georges Gillet à Saint Petersburg en 1887 où l’œuvre fut jouée il est fort possible que Gillet s’est fait accompagné de Saint-Saëns.. Les premiers et troisièmes mouvements prennent la forme de sonates. Le mouvement lent rappelle le Concerto pour piano de Robert Schumann où alterne une structure dominante « AABA » avec un trio. 

En 1880 Clémence de Grandval gagna le Concours Rossini pour son oratorio, La Fille de Jaïre. Basée sur un poème de Paul Collin l’œuvre fut jouée l’année suivante au Conservatoire de Paris. Au cours de cette même année sa Messe pour 3 voix fut chantée à la Cathédrale du Mans.

La compositrice ne manquait pas non plus d’humour, comme en témoigne sa cantate Rien du tout, une joyeuse parodie - en 14 minutes - de tous les styles de chants de l’époque. 

Parmi ses compositions on trouve beaucoup d’œuvres de musique de chambre pour flûte, violon, violoncelle, cors anglais, hautbois, clarinette et piano ; un duo pour flûte et harpe, un trio pour hautbois, violoncelle et piano, deux trios pour piano, violon et violoncelle, et enfin une sonate pour violon et piano. En 1890 elle reçut le prestigieux prix Chartier du Conservatoire de Paris pour musique de chambre. 

Son opéra Mazeppa en cinq actes et 6 scènes - qu’elle a mis 4 ans à terminer - fut donnée au Grand Théâtre de Bordeaux le 24 avril 1892. L’œuvre y fut jouée une deuxième fois en 1893, une année après son opéra Atala (dédicacée à J.E. Pasdeloup), mais à la grande déception de Madame de Grandval, l’opéra ne fut pas considérée assez important pour être représenté à Paris. 

Parmi ses compositions figure un grand nombre de chansons, qu’elle joua et chanta elle-même, et elle écrivit beaucoup de transcriptions de ses propres œuvres pour piano à quatre mains ou pour deux pianos. 

Par l’étendue de sa production Madame la Vicomtesse était la compositrice française la plus importante de la seconde moitié du 19e siècle. Le grand nombre de critiques favorables publiés de son vivant atteste de sa renommée. Le critique musical Fétis évoquait la « vigueur » avec laquelle elle s’essayait à des genres musicaux très différents et s’il évitait de parler à son égard de « génie » musicale, il la trouvait douée d’un talent musicale authentique.  

Elle est décédée à Paris en 1907, six jours avant sa 67e anniversaire, laissant derrière elle les manuscrits d’un opéra, Le bouclier de diamant » et d’une œuvre de musique sacrée, Sainte-Agnès. Cette même année fut éditée à Paris la transcription, destinée à l’orchestre militaire de G. Meister, du ballet tiré de son opéra Mazeppa. L’année suivante, en 1908, son concerto pour hautbois fut donné à Chicago. 

C’est grâce aux efforts de l’universitaire américaine, Lydia Ledeen, que les œuvres de Clémence de Grandval renaissent de nos jours. Le 1 mai 1986 a eu lieu à l’Université Drew  un concert du Trio de Grandval, avec au piano Lydia Ledeen, Barbara Lona au violon et Barbara Stein Mallow au violoncelle.  En 1993 Ledeen publie dans la revue, Ars Musica Denver de l’Université de Colorado à Denver, un important article consacré à Grandval : « Marie Grandval : Vicomtesse-composer ». 

Onze ans plus tard, Florence Launay consacre une thèse de doctorat  sur Les Compositrices françaises de 1789 à 1914 (Université de Rennes 2, 700 pages) dans laquelle on trouve beaucoup d’informations sur Clémence de Grandval. En mars 2006 est paru chez Fayard, sous le même titre, une version remaniée de cette thèse. 

En mars 2000 la pianiste québécoise, Sylvie Beaudette et la soprano Eileen Stremple sortent With All My Soul, un cédérom salué par les critiques qui reprend des chansons de Viardot-Garcia, Boulanger, et de Grandval. 

L’année 2007 marquera la centenaire du décès de Marie de Grandval. Le moment est peut-être venu de préparer à fêter – pourquoi pas ici à Bordeaux ? – la compositrice française la plus importante du 19e siècle.

 

Kevin Desmond (membre de l’Ensemble Vocal Martenot de Gironde), publié avec son aimable autorisation

(trad. par Virginie Coulon)

 

 

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