Récit inédit des mœurs et
coutumes du Saosnois par :
Alexandre AUBRY ( 1954 )
C'est
avec plaisir que je place dans ce dossier une histoire vécue , une de ces
bonnes farces à la foi dure et sensible , cruelle et sentimentale comme les
aimaient tant nos Grands-Pères .
Nous
y découvrirons que dans le maniement facile de la farce il arrive parfois que
le farceur devienne " farcé "
Si
le " loup-Garou " est encore une de ces méchantes bêtes qui créent
l'épouvante des enfants et parfois même des grandes personnes aux heures
tardives en rodant le soir dans notre région du SAOSNOIS et en particulier en
Bretagne , il existe un animal sauvage imaginaire dont on ne parle plus gère
dans la contrée mais dont le nom et la chasse agrémentaient souvent la
conversation lors des traditionnelles veillées campagnardes de jadis .
je
vous nomme : " La Piterne "
La
Piterne , malgré cette appellation curieuse se trouve être une de ces jolies bêtes
sauvages dont on parlait encore avec admiration et intérêt au début de ce
siècle dans le SAOSNOIS .
Son
pelage soyeux , d'un blanc immaculé donnait à cet animal une beauté
extraordinaire ; aussi , sa fourrure très recherchée rivalisait-elle
avec une prédominance sensible sur un grand nombre de fourrures de plaisances
.
Très
douce , herbivore de surcroît "
La Piterne " était pratiquement inoffensive . Ne pouvant vivre qu'en
liberté et à l'état sauvage , il n'existait donc aucune bête de cette espèce
en élevage , de ce fait aussi , était-elle recherchée uniquement dans le but
de commercialiser sa fourrure .
Le " chasseur " ne risquait donc aucune blessure ni morsure sérieuse
tout au plus quelques égratignures pouvaient dans l'éventualité solder la
capture de cet animal.
Pourtant quelques conditions essentielles étaient exigées du " chasseur
" et aucune dérogation ne pouvait en enfreindre les données :
"
L'ignorance des choses de la vie et une
grande naïveté étaient les règles de base du parfait " chasseur de
Piterne "
Cette exigence faisait
donc généralement varier l'âge de celui-ci entre 16 et 20 ans .
Le choix du " chasseur " était formulé par les " Maîtres
" de ferme qui organisaient la " partie de chasse " et la battue
au cours des veillées d'Hiver .
Selon
la coutume , les fermiers de chaque Hameau ou du Hameau voisin aimaient à se réunir
le samedi soir tour à tour dans leurs fermes . Lors de ces veillées , chacun
des fermiers emmenant avec eux , valets , charretiers et servantes , souvent
recrutés et venant des villages environnants ; c'était l'occasion pour eux
aussi de se rencontrer .
Au
cours de la veillée , les " Maîtres " jouaient aux cartes sur la
grosse table en bois de chêne massif placée au centre de la pièce principale
de maison et sur laquelle trônaient lampes à pétrole et carafes de cidre .
Toujours
très animées , ces partie de cartes devenaient parfois bruyantes et
tumultueuses , entrecoupées de gros mots ou de jurons qui avaient le don de
suspendre la conversation pour quelques instants .
Les
valets , charretiers , les servants et " Maîtresses " de fermes , eux
de leur côté , installés autour de la grande cheminée au feu de bois ,
effectuaient de menu travaux manuels , de vannerie , confection de bibelots
divers , les femmes aux travaux
Tous
ces petits travaux auxquels l'esprit n'est pas retenu , se trouvaient agrémentés
de conversations brillantes des " Maîtresses " de fermes , jouant à
nouer ou dénouer des idylles , en résumé : " faire " des mariages
entre valets et servantes .
C'est
donc au cours de cette soirée de joyeuse ambiance ,que les " Maîtres
" allaient provoquer l'éventuel candidat " chasseur de Piterne "
parmi les valets présents , répondants au mieux à la " règle " énoncée
.
Prenant
à parti l'ensemble du groupe d'hommes , un " Maître " de ferme
explique avec moult détails , la valeur , la rareté , et 1a chance que peut
apporter la capture d'une Piterne en cette saison , il se vante de connaître
lui , un endroit de passage privilégié, d'une Piterne magnifique , à l'orée
du petit bois voisin à l'angle d'un champ proche .
Un
autre " Maître " ouvre alors tout grand le battant supérieur de la
porte d'entrée de maison , regarde savamment le ciel , enchaîne la
conversation et explique que le moment est propice à une capture facile par tel
clair de lune ; D'une veillance peu coutumière , poursuit , en disant à qui
veut l'entendre , que pour sa part , il est prêt lui , pour l'amitié qu' il
porte à : ROBERT ( un valet présent à la veillée ) à l'aider à la
capture de cette Piterne , si le " Maître " de ferme vantard ,
consent à dévoiler publiquement l'endroit de passage de celle-ci dont il détient
le secret .
Prit
ainsi dans l'étrier créé par cette promesse et afin de rester crédible aux
yeux de tous , le " Maître " vantard , ne peut qu'indiquer à ROBERT
le lieu de passage de la Piterne convoitée , n'oubliant pas
toutefois de faire remarquer à tous sa générosité pour un renseignement
d'une telle valeur . Une femme hypocrite s'inquiète du temps nécessaire à
cette " chasse nocturne " . De l'avis général des " Maîtres
" , cela importe peu le
principal étant la réussite de ROBERT ....et puis ....chacun sait bien qu'au
retour de la " chasse " , on dégustera accompagnés de cidre doux ,
les marrons que la " Maîtresse " de maison a préparés au fond de la
majestueuse marmite qui s'impose dans l'âtre de la grand cheminée .
La
" chasse " est décidée on prie la Maîtresse de maison d'amener un
grand sac de jute , qui permettra à ROBERT la capture tant espérée . Chacun
des Maîtres et des " rabatteurs " s'arme d'un bâton pris dans le
fagot de bois sec placé au flanc du foyer de cheminée .
Le
groupe se forme , quitte la maison, déambule dans la cour et quitte la ferme.
Dehors le ciel est clair , la pleine lune noie de ses reflets la nature
silencieuse , on traverse quelques champs on arrive bientôt près du petit bois
signalé .
ROBERT
à suivi sans rien dire le groupe de ces " Maîtres " devenus selon
lui, un peu trop vite " rabatteurs " à ses bons soins et attentions .
Dans
sa marche ROBERT se souvient du sourire de tendresse que lui avait adressé la
"Maîtresse " de maison en lui remettant le sac de jute ... voulait-elle
l'avertir d'une farce ... ?
Le
petit groupe s' arrête ...on découvre et on détermine au mieux le passage
" secret " que l'on montre à ROBERT ...c'est là, au fond de la haie
vive , au creux même du fossé ou rien ne pousse, dans ce tunnel naturel qui
sert de " chemin protégé " aux bêtes sauvages des campagnes , que
se trouve le " passage secret " .
ROBERT
y accède sans trop de difficulté en se frayant une niche dans le rideau de
ronces s'y installe et ouvre la gueule du sac de jute qu'il place face à ce
" couloir " de passage .
On
indique les dernières recommandations à ROBERT : ne pas bouger , attendre
patiemment le passage de la Piterne qui ne saurait tarder avec la battue
efficace qui sera effectuée par ce groupe de rabatteurs , vers l'amont du fossé
.
Si
l'espoir et la crédulité étaient restés dans l'esprit du
" chasseur " , en l'occurrence celui de ROBERT , les rabatteurs
eux , n'avaient qu'un seul but : rentrer au plus vite à la maison.
Afin
de ne pas attirer l'attention du vide et de solitude auprès du " chasseur
" en attente , on frappe sur les taillis et les haies , puis sur le sol à
grands coups d bâtons , en contournant d'une centaine de mètres la route du
retour .
Lors
de ce retour , chaque " Maître " fait le pari pour déterminer
combien de temps l'Ami ROBERT mettra à s'apercevoir de la supercherie ; puis
d'un pas rapide on se dirige vers la ferme pour y déguster la " rôtie de
cidre doux " , bien chaude qu'a préparé la " Maîtresse " de
maison .
Pourtant
, à l'approche de la maison de ferme , une surprise les y attend ....les chiens
aboient bruyamment , tirant sur leurs chaînes en direction de la maison d'où
parviennent cris et rires .
Des
voix s'exclament et des sabots de bois battent le sol de la pièce aux dalles de
terre cuite .... Un tel tumulte inattendu inquiète le " Maître " de
ferme , qui brusquement quitte le groupe de rabatteurs pour se précipiter vers
la porte d'entrée de la maison dont il ouvre sans ménagement les deux battants
.
----
" J'ai la Piterne , le Maître !!! j'ai la Piterne !!! elle est dans le sac
, je vous la vends le Maître , je vous la vends ...!!
Telles
sont les paroles adressée au " Maître " de ferme qui ... resté
inerte à l'entrée de la maison , ne réalise en rien la présence aussi rapide
de ROBERT en ce lieu , ainsi que sa proposition commercial .
ROBERT
s'en explique rapidement
----
" A peine aviez-vous fait cinquante mètres , que la Piterne est venue se
jeter dans le sac , j'ai quitté le fossé en hâte et vous ai crié , puis ,
ayant tellement peur qu'elle ne s'échappe du sac , je suis venu tout droit à
la maison "
Et
ajoute comme pour se justifier
devant le regard toujours aussi ahuri du " Maître "
---
"
Je suis heureux que vous m'ayez aperçu par ce clair de lune puisque vous voilà
!! Les Maîtres de ferme et rabatteurs arrivés à leur tour entrent et
referment la porte de maison derrière eux .
Interloqués
, tous fixent de leurs yeux inquiets le grand sac de jute au fond duquel se débat
" La Piterne "... la bête semble énorme et effectue de tels bonds
que ROBERT a toutes peines à tenir le sac qu'il vient de ficeler ..
----
" Prenez-là , le Maître !!. elle est à vous je vous l'ai vendue à
l'avance ... prenez le sac le Maître !! ...c'est la Piterne je ne sais comment
la prendre j’ai peur qu'elle me pince.
Inlassablement
, ROBERT tend le sac au Maître de ferme qui devant une telle insistance doit
bien le saisir .
Le
Maître de ferme ,et les Maîtres voisins regardent curieusement le sac,
l'animal captif se débat avec une telle force et une telle énergie , que des
signes d'inquiétude se lisent dans les regards du Maître de ferme et des
" rabatteurs ". Mille idées semblent tourner dans leur tête ... Qu'
st‑ce que cela peut bien être !! ??
Est-ce
un renard enragé ? , il en été tué un l'an 'passé près de la ferme voisine
..? ... ou un de ces gros blaireaux gris qui , d'un seul coup de gueule ,
arrache la moitié d'une main ..?. ... Est‑ce un de ces putois puants dont
la moindre égratignure s'envenime immédiatement ...?. Pourquoi pas aussi un de
ces chats sauvages qui , traqué se lance toutes griffes déployées à la
figure des gens ...?.
ROBERT
ne comprend pas l'hésitation du Maître , qui semble maintenant avoir peur de
la capture ... en l'occurrence
d'une simple Piterne .
----
" C'est ma Piterne le Maître , ce n'est pas méchant . . . vous savez la
prendre vous ... et la tuer si vous le voulez ...
Le
" chasseur " sans le savoir , venait de donner là , la solution au
problème posé au Maître de maison , qui aussitôt, prenant son aplomb , va
employer immédiatement les " grands " moyens si chers aux gens de la
terre .
Saisissant
la gueule du sac à deux mains , le soulève brusquement et claque violemment le
contenu à plusieurs reprises contre le carrelage rustique du sol de la maison
…. des cris de douleur de bête blessée s'échappent du sac cris vite
arrêtés par de nouveaux chocs de plus en plus violents .
Plus
rien ne bouge maintenant dans le sac devenu inerte et silencieux ... le Maître
entreprend alors non sans prudence , de délier l'ouverture du sac et d'en
regarder le contenu qui l'a tant inquiété .
A
la vue de l'animal , son visage s'illumine d'un sourire vainqueur auquel se
joignit des paroles gui prirent aussitôt un air tantinet moqueur .
----
"
C'est un lièvre , ROBERT , un gros lièvre !! on a " loupé " la
Piterne ! vain Dieu !! mais ce 'est quand même pas si mal ...qu'en dit la
" Maîtresse "..?..
Puis
prenant l'animal par les oreilles , sort le gros lièvre du sac et le maintient
levé quelques instants .
"
Un gros " bossu " (1)
comme celui-là doit venir des plaines de Verrière enchaîne un Maître
qui jusque-là , avait avalé sa salive " .
Les
" Maîtresses " de ferme et servantes qui s'étaient réservées de
tous gestes et paroles devant cette épopée de capture , s'approchent alors et
font le cercle autour du lièvre qui , maintenant , gît mort , la tête
ensanglantée sur le sac de jute au milieu de la pièce de maison .
"
Je t'en donne : 10 francs si tu le veux bien , dit le Maître de ferme , à
l'adresse de ROBERT . "
----
" Il est bien gros , peut‑être vaut‑il : 15 francs reprend la
Maîtresse de maison qui avait remis le sac à ROBERT au départ de la "
chasse " ; Il l'a bien mérité !!
----
" D'accord pour : 15 francs , reprend le Maître avec l'accord de tous.
Puis comme pour conjurer le sort , d'une voix qui se veut tendre mais n'admet aucune réplique , enchaîne à l'adresse de sa femme :
----
Emporte-moi cette bête là tout de suite dans le fournil et que je ne la revois
plus qu' en morceaux dans notre assiette " .
----
"
C'est une belle prise dit le " Maître " vantard s'approchant de
ROBERT , si tu n’es pas un bon " chasseur de Piterne , tu es au moins bon
braconnier " .
Sans aucun commentaire , ROBERT empoche les 15 francs ....remercie gentiment les " rabatteurs " pour leur service , et va discrètement se placer au coin du feu de la grande cheminée , là même où il se trouvait lorsque les " Maîtres " le décidère à entreprendre cette " chasse à la Piterne "
A
table , les conversations reprennent bon train , qu'aucun " Maître."
ne fasse allusion à cette sortie nocturne ni à cet évènement .
Regardant
chauffer la " rôtie au cidre doux " dans l'âtre embraisé de la
cheminée , ROBERT médite maintenant en toute sérénité , à la recherche
semble-t-il d'une réalité à donner à l'aventure aussi extraordinaire
qu'inattendue de l'heure qu'il vient de vivre .
Un
frôlement d'habit d'une jeune fille contre
son épaule lui fit sentir l'approche et la présence d'une Servante de la ferme
voisine qui , feignant d'attiser le feu de bois en vue d'une flambée nécessaire
, lui dit tendrement à voix basse :
----
"
ROBERT , pour " La Piterne " , je t'expliquerais samedi prochain .
Quelques
sourires discrets s'échangèrent . Dans cette communion , les yeux s'embrasèrent
de sentiments émanant du plus profond du cœur
animés tous deux sans doute de cette pure naïveté de l'adolescence .
Notre " chasseur " se moquait bien maintenant de l'existence ou non , de La Piterne , car il venait de découvrir à cet instant précis , la chaleur des premiers éclairs de l' Amour . .
AUBRY
Alexandre (11 août 1954)
(1)
Le Lièvre
Petit
mammifère sauvage de nos campagnes qu ressemble à un lapin mais d'une
constitution et envergure beaucoup plus forte , avec de longues oreilles à
pointes noires et muni de très longues pattes postérieures qui lui confèrent
une grande rapidité en course.
Le lièvre
gîte dans les dépressions à même le sol et aussi au fond de fossés couverts
, la femelle est la harse et il vagit dans son cri .
Seigneurial
gibier ( gibier apprécié pour sa chair ) il est maintenant en voie de
disparition presque totale dans la campagne du Saosnois à cause de la présence
en très grand nombre de renards important prédateurs carnassiers de gibiers
volatiles et mammifères, s'attaquant surtout aux jeunes : perdreaux , cailles
lapins et principalement aux levrauts plus fragiles car gîtant sa progéniture
à même le sol .
Rien n'est
pourtant plus agréable de voir le lièvre adulte , fier et altier , toujours en
éveil , courir par longs bonds , dans les prés et champs à courtes végétations
, enivré de sa liberté .
Une
heureuse coordination Cantonale créée récemment et conduite à RENÉ sur
l'initiative de Monsieur Arnaud CHAUVEL a été lancée en vue de la protection
du lièvre dans notre campagne du Saosnois . ( 1998)
surnommé
vulgairement " gros bossu "
à la campagne par la forme prise de son corps lors de sa course : vu l'inégalitée
longueur de ses pattes avant et arrières ) ( A.A. )