Histoire de l'Abbaye cistercienne de Perseigne
( Extrait de "Le Saosnois, jusqu'à son rattachement à la couronne" par le Comte de Semallé, 1932 )

ABBAYE DE PERSEIGNE
( Odolant Desnos, t. 2, p. 466.)
C'est
Guillaume III Talvas qui fonda, dans le Saosnois, l'abbaye de Perseigne, (dont
le cartulaire a été publié à Mamers par Mr. Fleury, en 1880.)
Le première charte qu'il cite concernant cette abbaye est et n'est pas, comme il a été écrit, une charte de fondation, qui coïncide avec la consécration de l'église. La fondation de l'abbaye est donc nécessairement antérieure.
Dans
son Histoire de Séez (t. II, p. 347, M. l'abbé Hommey), la fondation de
l'abbaye, est d'avis que c'est en 1130 que l'abbé de citeaux, saint Etienne
Harding, 1e maître de saint Bernard, reçut avec honneur les envoyés du comte
de Bellême, baron du Saosnois, venus demander pour l'abbaye à construire les
religieux destinés à en assurer la fondation.
Celui-ci
désigna dés lors douze religieux de chœur, deux novices, vingt et un frères
convers et un laïc pris parmi ceux qu'on appelle aujourd'hui les oblats et qui
se donnent à la communauté sans prendre l'habit religieux.
Pour
recevoir cette colonie monastique, Guillaume concéda, au pied de la forêt de
Perseigne, un lieu convenable et des biens-fonds pour en assurer la subsistance
et l'avenir et il s'adjoignit comme donataires ses deux fils Guy et Jean.
La charte de fondation, c'est-à-dire
celle assurant les revenus de l'abbaye, a été signée par Guillaume Talvas ,
lors de la consécration de l'église. C'est celle qui est datée du 9 octobre
1145. Là
figurent les signatures de Guillaume de Passavant, évêque du Mans, et celle de
Girard, évêque de Séez, suivies de celles de nombreux seigneurs et prélats.
Les armes de l'abbaye furent:
d'azur à trois fleurs de lys d'or, à la croisette
d'or en chef et à la bordure de gueules, chargée de huit besans d'argent.
Guillaume
Talvas, comte de Ponthieu et d'Alençon, baron du Saosnois, s'inscrit
naturellement comme le premier et le plus important des donateurs. Il abandonne
aux moines qui doivent y servir Dieu plusieurs de ses biens et notamment le lieu
même où est situé le monastère.
Ce
sont des terres d'une très grande étendue, ayant, pour limites principales le
ruisseau dit de la Vieille, qui descend de la forêt par la vallée de
Guitonnet, au-dessous de Neufchâtel, jusqu'à son confluent avec le ruisseau
venant de l'abbaye et de l'étang de la Bretesche, sous le Vieux Lurson: ce qui
prouve qu'à cette époque le château fort de Lurson dont nous avons parlé
sous Robert le Diable avait déjà été transporté au Château Neuf (Neufchâtel).
Suivent
une série de donations par des seigneurs.
Plus
tard, l'abbé Jean, de l'abbaye de Saint-Martin de Séez, donna tout ce que son
monastère possédait à Claire-Fontaine, relevant du seigneur Cotinel.
Les
moines de Saint-Martin de Séez avaient reçu jadis de la famille Cotinel des
terres à Contilly, comprises entre le ruisseau de Claire-Fontaine et celui du
Servoir, avec des bois, un étang et des moulins. Il vint un moment où des
contestations s'élevèrent entre les riverains, de là, procès jugé à
Saint-Rémy-du-Plain, par Guillaume Talvas. Nouveau Salomon, le baron du
Saosnois trancha la difficulté en faisant donner à l'abbaye de Perseigne tout
ce qui était l'objet de la contestation.
Le
monastère de Saint-Martin de Séez abandonna ainsi à Perseigne tout ce que le
monastère avait reçu de la famille Cotinel, et les Cotinel, de leur côté,
durent céder à Perseigne une partie de leur fief.
Jean
III d'Harcourt, voulant soumettre à sa juridiction l'abbaye et ses vassaux qui
lui refusaient. obéissance, réunit plusieurs seigneurs et dévasta les
domaines de l'abbaye; le comte du Maine le condamna, lui et ses complices, à réparer
et à rembourser le prix des objets incendiés ou détruits.
Sous
Charles V, l'abbaye fut complètement incendiée et eut autant à souffrir de la
présence des armées du roi (chartes de 1364), que des attaques de
l'ennemi.
Sous
Jean IV d'Harcourt, baron du Saosnois, allié à Charles 1e Mauvais contre le
roi de France, un capitaine de partisans, nommé Lochet ou Loquet, ravagea le
pays, pénétra dans l'abbaye, dévasta les maisons, enleva ce qu'il y trouva et
força les religieux à chercher un refuge dans la place forte voisine de
Saint-Rémy-du-Plain. L'église fut pillée, les ornements détruits.
Rentrés
dans le couvent, les moines, chassés une seconde fois, se réfugièrent dans
leur hospice à Alençon.
En
1425, le duc de Bedford, régent pour le roi d'Angleterre, confirma les
possessions des religieux de nouveau retirés à Saint-Rémy-du-Plain.
L'abbaye de Perseigne fut mise en commende dans la seconde moitié du XVI° siècle, et à partir de ce moment elle subit le joug d'étrangers qui ne voyaient en elle qu'une source de revenus et de richesses. La règle fut de suite mise en souffrance, le couvent devint un corps sans chef, et, comme la commende ne pouvait que hâter la décadence de l'abbaye, une réforme sérieuse fut tentée, et, pour l'établir, des religieux de l'abbaye de Prières-en-Bretagne furent incorporés à Perseigne le 3 juillet 1637.
Les nouveaux moines détachés de Prières
étaient au nombre de six; le prieur fut choisi parmi ces derniers et l'antique
austérité fut ainsi rétablie; c'est durant cette période que l'abbé de Rancé,
le célèbre réformateur de la Trappe, y fit son noviciat
(
Dom Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, né à Paris le 9 janvier 1626,
devint, par droit de naissance, chanoine de Notre-Dame de Paris, abbé de la
Trappe (ordre de Citeaux), de Notre-Dame du Val (ordre de Grandmont), et
Saint-Symphorien de Beauvais (ordre de Saint-Benoît). Il obtint ensuite le
prieuré simple de Boulogne, près de Chambord (ordre de Grammont) et celui de
Saint-Clémentin, en Poitou, de sorte qu'à l'âge de dix ou onze ans, n'étant
pas même en âge de rendre des services à l'Église, il jouissait de près de
vingt mille livres de rente sur les revenus ecclésiastique.
Après des études brillantes, il s'adonna aux joies du monde. A l'âge de 30
ans, fatigué, il chercha, dans le calme et le repos, le bonheur qu'il n'avait
pu trouver dans le trouble et le mouvement... un vide affreux occupant son cœur.)
Nous
croyons devoir ici dire quelques mots des personnages qui, tout en vivant en
dehors des réglas monastiques, ajoutaient à leurs autres titres celui d'abbé
de Perseigne.
C'est
ainsi que, dans les premières années de la mise en commende, nous trouvons le
nom de Charles de Bourbon, cinquième enfant de Charles de Bourbon, duc de Vendôme,
qui avait épousé Françoise d'Alençon, la veuve de François d'Orléans, duc
de Longueville, et fille de René, duc d'Alençon, et de Marguerite de Lorraine.
Il était le frère d'Antoine de Bourbon et, par conséquent, oncle d'Henri IV,
dernier baron du Saosnois.
Né
le 22 décembre 1523, il fut créé cardinal en 1547 et archevêque de Rouen en
1550. Il fut abbé de la Couture, de Saint-Germain-des-Prés et de Perseigne.
Ce
fut lui qui fut appelé le Roi de la Ligue, lorsque Henri III eut perdu son
dernier héritier direct, par la mort de son frère, le duc d'Alençon (1584).
La Ligue, en ces jours, ne voulait pas accepter pour roi Henri de Navarre, qui
était Huguenot. Après l'assassinat d'Henri de Guise, à Blois (1588), Henri
III fit arrêter le cardinal, au nom duquel certains parlements rendaient déjà
leurs arrêts. Il fut enfermé dans le château de Fontenay-le-Comte, quand on
le proclama à Paris, sous le nom de ,Charles X, après le meurtre d'Henri III.
Il mourut en 1590, sans avoir recouvré la liberté.
Un
peu plus tard, nous trouvons un abbé guerrier, sous le nom de Henri de
Saint-Denis, baron de Hertré, vaillant capitaine sous les ordres du roi de
Navarre, et pour lequel l'abbaye n'était qu'une source de revenus. Alix, curé
de Louzes, paroisse où était situé son fief, gouvernait pour lui les
religieux. Voici par quelles circonstances il conquit l'abbatiat.
Henri
de Navarre, baron du Saosnois, conquérant le royaume de France après la
bataille d'Ivry, perdit Longaunay, son gouverneur d'Alençon. Il le remplaça
par Hertré, lieutenant à ce baillage, pour lequel…
(Il se souvint alors qu'il était abbé commendataire de la Trappe et qu'il en avait la direction et la responsabilité morale. 11 visita le couvent, et, honteux des scandales qui ç réglaient, voulut rétablir l'ordre. Les moines résistèrent à ses projets de réforme et même quittèrent le couvent. L'abbé de Rancé, qui s'était retiré à Perseigne pour y faire son noviciat, quitta le monde à tout jamais en prenant l'habit de novice de l'étroite observance au monastère de Perseigne, le 3 juin 1663, décidé à devenir l'abbé régulier de la Trappe, et le 13 juillet 1664 il en reçut la bénédiction abbatiale des mains de Patrice Plunguet, évêque d'Arda, en Irlande, assisté de l'abbé de Saint-Martin de Séez et de toute la communauté. C'est alors qu'il devint le réformateur de la Trappe, y ayant emmené avec lui des moines de Perseigne (Cartulaire, p. LXXII)).
…des lettres patentes, de juillet 1592, érigèrent en baronnie la terre de Hertré et en châtellenie celle de la Tournerie, à Louzes. Henri lui donna en plus une partie de la forêt de Perseigne et de la baronnie de Fresnay, ainsi que l'abbaye de Perseigne, dont il jouit, comme beaucoup de militaires de ce temps-là, sous le nom d'un confidencier.
Quand
les ordres religieux furent supprimés par le gouvernement révolutionnaire,
quelques moines firent défection, et, par leur conduite malheureuse, semblèrent
donner raisons aux attaques trop, sévères portées contre les ordres
monastiques.
Perseigne
fut sacrifiée à la fureur du peuple; envahi par des hordes affolées, le
couvent fut anéanti, et tout ce qui put échapper à la destruction fut dispersé.
La
vente des meubles de l'abbaye eut lieu le 19 janvier 1791. Les cloches furent
enlevées et envoyées au Mans le 24 novembre 1791. L'orgue de l'église fut
acheté par la municipalité de Mamers, pour donner plus de pompe aux fêtes
décadaires.
La
belle grille du chœur, en fer artistement forgé, orna la façade d'une maison
particulière à Mamers.
La
piscine du réfectoire des religieux, en marbre noir, orna aussi, pendant
plusieurs années, un vestibule d'un autre immeuble; elle avait été donnée à
l'abbaye en 1699.
Le
retable du maître-autel a été transporté dans l'église de Monhoudou,
où un menuisier dut en réduire les dimensions. l'église de Neufchâtel-en-Saosnois
a reçu et possède encore un bénitier octogone, en granit, avec l'écusson à
l'aigle éployée, avec une crédence portant deux écussons semblables, armes
du prieur Roland Le Gouz. Il en est de même du lutrin, aux armes de l'abbaye,
ainsi qu'une verrière qui a été formée en entier avec les débris des
vitraux provenant de l'abbaye.
Les biens territoriaux provenant depuis si longtemps des donations pieuses furent vendus au compte de la Nation.
Aussitôt
après, une seule année vit détruire par les démolisseurs les murailles que
le feu avait épargnées. Quant au premier acquéreur des bâtiments, il en
perdit la possession dans une partie de cartes dont ils formaient l'enjeu.
A
peine quelques pans de murs sont restés debout, respectés par le propriétaire
actuel.
Au
moment de la destruction de l'abbaye, à la Révolution, le revenu de l'abbaye
s'élevait à près de 20.000 livres, et les dépenses s'élevaient à peu près
au même chiffre.
Il ne restait, lors de la fermeture, que huit moines, parmi lesquels il faut citer 1e prieur, dom de Recalde, dom Gillot, dom Beaugrand, dom Robelet, le comptable, dom Vallée et dom Heurtebize.
Site actuel de l'association de Perseigne