Histoire prodigieuse et admirable arrivée en
Normandie et pays du Mayne du ravage qu'y ont fait une quantité d'oyseaux
estrangers et incognuz sur les fruicts et arbres desdits pays Et ont ruiné et
infecté plusieurs villes et villages, mesme causé la mort de plusieurs personnes
au grand estonnement du peuple.- A Paris : Chez Isaac Mesnier, ruë S. Jacques,
Au Chesne verd, MDCXVIII (1618).- 12 p. ; in-16.
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Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque
Municipale de Lisieux (29.III.1999)
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Texte établi sur un exemplaire (bm lx : br norm 556) de l'édition en fac-simile
donnée à Lyon en 1875 par l'imprimerie Louis Perrin.
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HISTOIRE ADMIRABLE ET PRODIGIEUSE ARRIVEE DEPUIS UN MOIS
AU PAYS DE NORMANDIE
De certaine quantité D'OYSEAUX SAUVAGES NON JAMAIS
VEUS
Qui ont dévoré et corrompu tous les fruicts et infecté
plusieurs villes et villages
au tres-grand estonnement du peuple
~~~~
Ce n'est pas d'aujourd'huy que Dieu nous advertit avant que de chastier, c'est
le propre de sa misericorde d'alentir les effets de sa juste colere, et de luy
faire dire garre avant que de frapper : il est tellement du propre et de
l'essence de sa bonté de retarder les effets de sa justice, que jamais il ne
l'exerce envers ceux qui l'offencent que auparavant il ne donne le temps et le
loisir de s'amander de changer de vie. Ainsi le Tout-Puissant voulant donner
advis au peuple de l'Egypte de la future vengeance qu'il prendroit du rigoureux
traitement que les esclaves des passions de Pharaon faisoient en l'endroit de
son peuple bien-aymé les enfants d'Israël, leur envoya premierement des signes
fort extraordinaires et espouvantables, afin de recognoistre en ces signes qu'il
y avoit un Dieu en Israël, juste vengeur des torts et inhumanitez que le peuple
barbare deshonorant son culte, faisoient et commettoient envers les siens. Il se
servit de Moyse comme d'un instrument necessaire pour annoncer la future
vengeance qu'il prendroit de ces peuples ingrats, par l'entremise du quel il
convertit la substance des fleuves, des rivieres, des ruisseaux et fontaines, en
la substance cruelle et horrible de sang, il leur envoya puis apres les raines
et grenoüilles avec telle quantité que toute la terre d'Egypte en estoit
couverte, mais cecy ne fut rien au prix de l'advenuë des mouches et moucherons
qui causoient en tout le Royaume d'Egypte un si grand dommage que tous les
champs en estoient remplis et jusques dans les maisons il n'y avoit lieu ou ils
ne donnassent de l'incommodité tres grande.
Or ce qui est arrivé en ce pays d'Egypte pour la conversion des Egyptiens semble
estre aujourd'huy arrivé en France, et singulierement en la presente année
depuis un mois çà au pays de Normandie, et ce, par un advertissement notable
arrivé de la part du Ciel que Dieu sans doute est couroucé contre son peuple, et
veut l'admonester à penitence par la demonstration des signes et prodiges.
Dès le commencement de la presente année, il se sçait par le rapport des mesmes
Paysans, que les vers et autres animaux imparfaicts de la terre, estans en
abondance par une nouveauté fort extraordinaire, et pretendant quelque punition
du Ciel, ont comme par une rage affamée, broutté et rongé le germe des bleds en
plusieurs et divers endroicts de Brie, Normandie et Picardie, si bien qu'il a
esté force et necessaire aux pauvres laboureurs de faire une seconde semaille à
la ruine et perte inestimable de plusieurs, où le dommage a esté grand et fort :
mais tout cecy n'est rien au respect de ce qui est arrivé audit pays de
Normandie, depuis un mois en çà, comme j'ay dit.
Il se sçait donc par les originaires mesmes du pays, qu'environ la fin de
Juillet dernier de la presente année, il est arrivé une si grande quantité d'oyseaux
incogneuz dans ledit pays de Normandie, que l'abondance en obscurcissoit l'air
et le rendoit tenebreux, comme autrefois il arriva en Egypte au temps de la
mission des mouches et moucherons. Ces oyseaux, au jugement de plusieurs, mesmes
des mariniers, sont fort extraordinaires et incogneuz, et ceux qui ont fait de
longs voyages aux terres estrangeres, comme ès isles de l'Océan au delà de l'Affrique
aux Indes Occidentales, Orientales et autres lieux, treuvent que jamais n'en ont
veu de semblables en aucune region du monde. Toutes fois par certaines
conjectures et rapports, plusieurs ont esté d'opinion que c'estoient certaines
especes de pappeguais ou perroquets, lesdits oyseaux de rapines fort adonnez à
la queste et recherche des choses douces ; ils ont le bec crochu comme les
perroquets que nous voyons ordinairement en ces pays, le corps de mesme que
celuy des sansonnets ou des merles, de couleur grise, qui cheminent et voltigent
par l'air de mesme que des compagnies de gruës au temps des semailles.
Donc ces sortes d'animaux, d'oyseaux incogneuz estant ainsi arrivez en Normandie
durant le temps que les fruicts commençoient d'entrer en maturité, ils ont fait
un tel ravage et dommage au pays à l'occasion desdits fruicts, que les pauvres
paysans n'ont autre richesse que l'emolument et proffit de leurs fruicts. Ces
animaux ont causé une perte incroyable aux habitans dudit pays qui croyoient
faire un grand proffit veu l'apparence et la belle monstre des fruicts qui
estoit belle ceste presente année, suppleant le deffaut de la precedente.
Car c'est chose monstrueuse et fort affreuse que ces bandes d'oyseaux incogneus
et non jamais veus venant à voltiger sur ce pays abondant en belle quantité de
biens, et venant à fondre sur les arbres dont les fruicts commençoient d'entrer
en maturité, en ont faict un tel degast que c'est chose merveilleuse de voir les
clos et jardins tout couverts de fruits gastez et corrompus par l'atouchement
des dits oyseaux qui n'estans qu'amoureux et affamez du pepin qui est au coeur
et au milieu des pommes et des poires, ouvroient et fendoient de leur bec crochu
de mesme que nous voyons ceux des perroquets et sansonnets, sans se repaistre
d'autre chose des dits fruicts que du seul pepin et rendoient pourtant les
fruicts tellement corrompus et infectez que tombans à terre au pied des arbres,
non seulement les personnes abhorroient d'en manger, mais mesme ce qui est
estrange les porcs et autres animaux qui vivent ordinairement de fruicts, n'en
faisoient aucun compte, ny mesme les sentir et fleurer : à plus forte raison
eurent-ils daigné en manger et gouster. Ce pouvant le mesme desdits oiseaux que
les naturalistes rapportent du Lyon, qui ayant surpris quelque proye et halainé
quelques fruicts, il cause une telle putrefaction et une si mauvaise odeur, que
les animaux les plus gloutons et afamez n'en veuillent seullement aprocher.
Ainsi il n'y avoit ny beste ny gens qui ayent sceu faire aucun proffit des
Poirierrs et Pommiers, sur qui les dits oyseaux avoient perché et entamé les
fruicts, les habitans du plat pays ne pouvant faire autre chose sinon que
ramasser au ratiau les fruicts tombez et les transporter hors des clos et
jardins, craignant que leur mauvaise odeur et putrefaction n'imfectast le reste
des plants et des autres fruits non touchés, encore que rarement en est-il resté
aucuns qui n'ayent senti leur infection.
Ce que voyant le peuple du plat pays, et mesme plusieurs des habitans des
villes, interessez de cette persecution de fruicts en leurs propres heritages,
n'ont sceu trouver remede de pouvoir sauver leurs dits clos et jardins de ce
dommage general, sinon de faire le mesme que les petits enfans qui donnent la
huée aux milans, qui viennent ordinairement sur les petits poussins. Car ceux-cy
voyant venir ces trouppes d'oyseaux armez de plumes, qui de leur quantité
innumérable rendoient l'air obscur, et les champs tout gris, s'assembloient par
paroisses tant hommes que femmes et petits enfans, les hommes armez d'arquebuses
et bastons à feu, garnis de dragées, et les enfans de frondes et de pierres,
tirans sur les dits oyseaux nichez et perchez sur les arbres, qui estans de leur
naturel gloutons, demeuroient si apres et attachez aux fruicts, que ny le bruit
des arquebusades, ny le bruyant des pierres ne les espouventoit aucunement, et
n'y avoit que ceux qui estoient frappez qui quittassent proye, sans que les
autres fissent mine d'avoir peur, et de s'envoler, ains ne laissoient de
demeurer immobiles sur les dits arbres, ce que voyant le peuple ne pouvant faire
autre chose pour chasser ces animaux, n'ont eu autre recours qu'à monter sur les
dits arbres avec plusieurs perchers et incessamment huer après, gardant
journellement ainsi leurs clos et jardins tant de nuict que de jour avec grand
soin et ennuy. Et est à notter qu'ayant pris quelques uns des dits oyseaux par
le moyen des fausses trapes et filets, il y en a eu quelques uns à qui leur
curiosité les a portez de faire quelque essay de sçavoir si cesdits oyseaux
estoient bons à manger, et les ont trouvé d'un goust si amer et une viande si
infectée que quelques uns en sont morts peu de temps après en avoir mangé.
Et ont ravagé lesdits oyseaux grande quantité de pays, voire mesme se sont
maintenant espars jusques dans le pays du Mayne, et autres lieux circonvoisins,
mesme a t'on grand peur des pays d'Anjou et de Blois, qu'ils ne se jettent sur
les vignes, et ne ravagent toute la belle vendange que Dieu y prepare : si bien
à vray dire, qu'il se void que ceste persecution d'oyseaux sont apparens et
vrays effets de l'ire de Dieu sur ceste province, pour des causes occultes et
cachées : de telle sorte que les Normands affligez ont perdu leurs poulles par
la guerre les années passées, et leurs vendanges en la presente, par la
persecution des oyseaux, qui est cause que les cydres seront chers, et la biere
de saison. Dieu y conserve le reste.